Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre mystique
Moïse
Le soleil prolongeait‖ sur la cime des tentesCes obliques rayons,‖ ces flammes éclatantes,Ces larges traces d'or‖ qu'il laisse dans les airs,Lorsqu'en un lit de sable‖ il se couche aux déserts.La pourpre et l'or semblaient‖ revêtir la campagne.Du stérile Nébo‖ gravissant la montagne,Moïse, homme de Dieu,‖ s'arrête, et, sans orgueil,Sur le vaste horizon‖ promène un long coup d'œil.Il voit d'abord Phasga,‖ que des figuiers entourent ;Puis, au-delà des monts‖ que ses regards parcourent,S'étend tout Galaad,‖ Éphraïm, Manassé,Dont le pays fertile‖ à sa droite est placé ;Vers le Midi, Juda,‖ grand et stérile, étaleSes sables où s'endort‖ la mer occidentale ;Plus loin, dans un vallon‖ que le soir a pâli,Couronné d'oliviers,‖ se montre Nephtali ;Dans des plaines de fleurs‖ magnifiques et calmes,Jéricho s'aperçoit :‖ c'est la ville des palmes ;Et, prolongeant ses bois,‖ des plaines de Phogor,Le lentisque touffu‖ s'étend jusqu'à Ségor.Il voit tout Chanaan,‖ et la terre promise,Où sa tombe, il le sait,‖ ne sera point admise.Il voit, sur les Hébreux‖ étend sa grande main,Puis vers le haut du mont‖ il reprend son chemin.
Or, des champs de Moab‖ couvrant la vaste enceinte,Pressés au large pied‖ de la montagne sainte,Les enfants d'Israël‖ s'agitaient au vallonComme les blés épais‖ qu'agite l'aquilon.Dès l'heure où la rosée‖ humecte l'or des sablesEt balance sa perle‖ au sommet des érables,Prophète centenaire‖ environné d'honneur,Moïse était parti‖ pour trouver le Seigneur.On le suivait des yeux‖ aux flammes de sa tête,Et, lorsque du grand mont‖ il atteignit le faîte,Lorsque son front perça‖ le nuage de DieuQui couronnait d'éclairs‖ la cime du haut lieu,L'encens brûla partout‖ sur les autels de pierre.Et six cent mille Hébreux,‖ courbés dans la poussière,À l'ombre du parfum‖ par le soleil doré,Chantèrent d'une voix‖ le cantique sacré ;Et les fils de Lévi‖ s'élevant sur la foule,Tels qu'un bois de cyprès‖ sur le sable qui roule,Du peuple avec la harpe‖ accompagnant les voix,Dirigeaient vers le ciel‖ l'hymne du Roi des rois.
Et, debout devant Dieu,‖ Moïse ayant pris place,Dans le nuage obscur‖ lui parlait face à face.Il disait au Seigneur :‖ « Ne finirai-je pas ?Où voulez-vous encor‖ que je porte mes pas ?Je vivrai donc toujours‖ puissant et solitaire ?Laissez-moi m'endormir‖ du sommeil de la terre. ―Que vous ai-je donc fait‖ pour être votre élu ?J'ai conduit votre peuple‖ où vous avez voulu.Voilà que son pied touche‖ à la terre promise.De vous à lui qu'un autre‖ accepte l'entremise,Au coursier d'Israël‖ qu'il attache le frein ;Je lui lègue mon livre‖ et la verge d'airain.« Pourquoi vous fallut-il‖ tarir mes espérances,Ne pas me laisser homme‖ avec mes ignorances,Puisque du mont Horeb‖ jusques au mont NéboJe n'ai pas pu trouver‖ le lieu de mon tombeau ?Hélas ! vous m'avez fait‖ sage parmi les sages !Mon doigt du peuple errant‖ a guidé les passages.J'ai fait pleuvoir le feu‖ sur la tête des rois ;L'avenir à genoux‖ adorera mes lois ;Des tombes des humains‖ j'ouvre la plus antique,La mort trouve à ma voix‖ une voix prophétique,Je suis très grand, mes pieds‖ sont sur les nations,Ma main fait et défait‖ les générations. ―Hélas ! je suis, Seigneur,‖ puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormir‖ du sommeil de la terre !
« Hélas ! je sais aussi‖ tous les secrets des cieux,Et vous m'avez prêté‖ la force de vos yeux.Je commande à la nuit‖ de déchirer ses voiles ;Ma bouche par leur nom‖ a compté les étoiles,Et, dès qu'au firmament‖ mon geste l'appela,Chacune s'est hâtée‖ en disant : « Me voilà. »J'impose mes deux mains‖ sur le front des nuagesPour tarir, dans leurs flancs‖ la source des orages ;J'engloutis les cités‖ sous les sables mouvants ;Je renverse les monts,‖ sous les ailes des vents ;Mon pied infatigable‖ est plus fort que l'espace ;Le fleuve aux grandes eaux‖ se range quand je passe,Et la voix de la mer‖ se tait devant ma voix.Lorsque mon peuple souffre,‖ ou qu'il lui faut des lois,J'élève mes regards,‖ votre esprit me visite ;La terre alors chancelle‖ et le soleil hésite,Vos anges sont jaloux‖ et m'admirent entre eux. ―Et cependant, Seigneur,‖ je ne suis pas heureux ;Vous m'avez fait vieillir‖ puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormir‖ du sommeil de la terre !
« Sitôt que votre souffle‖ a rempli le berger,Les hommes se sont dit :‖ « Il nous est étranger » ;Et les yeux se baissaient‖ devant mes yeux de flamme,Car ils venaient, hélas !‖ d'y voir plus que mon âme.J'ai vu l'amour s'éteindre‖ et l'amitié tarir ;Les vierges se voilaient‖ et craignaient de mourir.M'enveloppant alors‖ de la colonne noire,J'ai marché devant tous,‖ triste et seul dans ma gloire,Et j'ai dit dans mon cœur :‖ « Que vouloir à présent ? »Pour dormir sur un sein‖ mon front est trop pesant,Ma main laisse l'effroi‖ sur la main qu'elle touche,L'orage est dans ma voix,‖ l'éclair est sur ma bouche ;Aussi, loin de m'aimer,‖ voilà qu'ils tremblent tous,Et, quand j'ouvre les bras,‖ on tombe à mes genoux.Ô Seigneur ! j'ai vécu‖ puissant et solitaire,Laissez-moi m'endormir‖ du sommeil de la terre ! »
Or, le peuple attendait,‖ et, craignant son courroux,Priait sans regarder‖ le mont du Dieu jaloux ;Car s'il levait les yeux,‖ les flancs noirs du nuageRoulaient et redoublaient‖ les foudres de l'orage,Et le feu des éclairs,‖ aveuglant les regards,Enchaînait tous les fronts‖ courbés de toutes parts.Bientôt le haut du mont‖ reparut sans Moïse.Il fut pleuré. Marchant‖ vers la terre promise,Josué s'avançait‖ pensif, et pâlissant,Car il était déjà‖ l'élu du Tout-Puissant.
Écrit en 1822.
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 58((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a tentes / éclatantes féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquec campagne / montagne féminine, classiqued orgueil / d'œil masculine, classiquee entourent / parcourent féminine, classiquef Manassé / placé masculine, classiqueg étale / occidentale féminine, classiqueh pâli / Nephtali masculine, classiquei calmes / palmes féminine, classiquej Phogor / Ségor masculine, classiquek promise / admise féminine, classiquel main / chemin masculine, classiquea enceinte / sainte féminine, classiqueb vallon / l'aquilon masculine, classiquec sables / érables féminine, classiqued d'honneur / Seigneur masculine, classiquee tête / faîte féminine, classiquef Dieu / lieu masculine, classiqueg pierre / poussière féminine, classiqueh doré / sacré masculine, classiquei foule / roule féminine, classiquej voix / rois masculine, classiquea place / face féminine, classiqueb pas masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiqued élu / voulu masculine, classiquee promise / l'entremise féminine, classiquef frein / d'airain masculine, classiqueg espérances / ignorances féminine, classiqueh Nébo / tombeau masculine, classiquei sages / passages féminine, classiquej rois / lois masculine, classiquek antique / prophétique féminine, classiquel nations / générations masculine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec l'appela / voilà masculine, classiqued nuages / orages féminine, classiquee mouvants / vents masculine, classiquef l'espace / passe féminine, classiqueg voix / lois masculine, classiqueh visite / hésite féminine, classiquei eux / heureux masculine, classiquea berger / étranger masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquec tarir / mourir masculine, classiqued noire / gloire féminine, classiquee présent / pesant masculine, classiquef touche / bouche féminine, classiqueg tous / genoux masculine, classiquea courroux / jaloux masculine, classiqueb nuage / l'orage féminine, classiquec regards / parts masculine, classiqued Moïse / promise féminine, classiquee pâlissant / Tout-Puissant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources