Feuillets parisiens, 1885· V Monologues
L’accordeur
L’Accordeur, vêtu de noir, sans linge, s’assied au piano, l’ouvre et récite le monologue suivant, en le mêlant d’accords et de gammes.
Un homme s'est trouvé‖ pour me prendre ma femme !Être paradoxal‖ que la laideur enflamme,Et que, pour ce haut fait,‖ nos neveux chanteront,Il m'a pris le sein plat‖ où je posais mon front !…Moi, néanmoins, je cours‖ chaque jour, humble artiste,Consciencieusement‖ remplir mon métier triste.
Faisant des notes sur le piano
Do, mi, sol, do, ré, fa,‖ la, ré, mi, sol, si, mi.C'est moi qui rends la vie‖ au clavier endormi,Qui de l'aube au couchant‖ m'acharne sur l'ivoire,Ressuscite les sons,‖ soigne la touche noireEt la blanche… je suis,‖plein d'un zèle grondeur ;Je suis celui qui vient‖ pour le sol, l'accordeur !Oh ! le drôle de mot,‖ la bizarre ironie !J'allais tous les matins‖ rétablir l'harmonieDes instruments faussés‖ par des doigts imprudents ;Rentré, je n'entendais‖ que des cris discordants ;Ma femme remplissait‖ les airs de sa voix aigre,Alors que je trimais‖ comme un malheureux nègre,Pour, avec quelques sous‖ gagnés péniblement,Rendre possible son‖ hideux accoutrement.
Gammes
Dans la salle en désordre‖ où l'on a fait la fête,Ramenant les bémols‖ enrhumés à l'honnêteDiapason normal,‖ on me voit arriver.Et Dieu sait ce que mon‖ métier me fait rêver !O piano, témoin des‖ nuits emparadisées,Je te sens imprégné‖ des mains cent fois baisées,Moi l'obscur opprimé,‖ morne et déshérité,Qui ne connus jamais‖ luxe, amour, ni beauté !O piano, confident‖ de tant de gais mystères,Je ne sais rien de toi,‖ que les labeurs austères,Des beaux soirs je ne vois‖ que les gris lendemains .
Trouvant des morceaux de musique sur le piano
Tenez ! voici là des‖ morceaux à quatre mains,– A deux sexes plutôt !‖ – Lui, mettant les pédalesCouvre d'un trémolo‖ ses paroles fatales,Tandis qu'elle, sous l'œil‖ indulgent des parents,Perd la tête, rougit,‖ pâlit, tremble, se pâme,Fait les yeux doux et joue‖ avec toute son âme,Et de son petit pied,‖ très amoureusement,A son voisin témoigne‖ un tendre égarement,Des valses de Métra !‖ Blondes valseuses frêlesOnt rasé le parquet‖ de leur vol d'hirondelles…Oh !… ces tailles, ployant‖ dans les bras des valseurs !Ne chasserai-je pas‖ ces rêves obsesseurs ?…Ah ! c'est que comparer‖ ces mondaines orgiesOù flamboyaient les yeux,‖ les bijoux, les bougies,A mes nuits… cette foule‖ à mon isolement !
Il réfléchit
Je suis moins malheureux,‖ au fait que son amant.Car lui, le pauvre diable,‖ au moins faut-il qu'il l'aimeQu'il contemple matin‖ et soir sa face blême,Qu'il ait de petits soins‖ et de grandes ardeurs…Nous autres seuls, maris,‖ pouvons être boudeurs.
Examinant les morceaux
Des couplets cascadeurs,‖ des refrains d'opérettes…
Furetant
Près d'un londrès défunt‖ des bouts de cigarettes.
Gammes
Moi, je prends mon tabac‖ dans un cornet sans chic,Et je n'ai jamais vu‖ ni Théo, ni Judic.
Pause
Hélas ! je n'ai connu‖ qu'une femme, la mienne,Qui n'est pas belle, certe,‖ il faut que j'en convienne,Mais je l'avais choisie‖ exprès ainsi, car j'ai,Comme beaucoup de gens‖ raisonnables, jugéQu'une épouse étant très‖ repoussante est fidèle…Je ne soupçonnais pas‖ ce laideron modèle.
Gamme mineure triste
J'ai cru, moi, naïf, qu'elle,‖ horrible affreusement,Ne tenterait jamais‖ le cœur de nul amant.
Autre gamme
Eh bien ! non, la laideur‖ pour les âmes mal nées,Ne fait point reculer‖ les amours effrénées :Elle est partie un jour‖ toutes voiles dehors,Emportant de chez moi,‖ sans honte, ni remords,Mes faux-cols en papier,‖ ma chaîne en chrysocale,Mes deux rasoirs tout neufs,‖ mes chemises percale,Dévalisant de fond‖ en comble la maison…Tout ! tout ! ! tout ! ! ! jusqu'à mon‖ pauvre diapason,Elle a tout mis au clou,‖ tout mis dans mon ménage,Pour subvenir aux frais‖ de son petit voyage.Et je suis obligé,‖ maintenant aux abois,De remplacer l'ancien‖ instrument par ma voix.
Il fait une note cassée et fausse
Cette voix, à présent,‖ comme elle est affaiblie !
Avec un soupir
Ah ! si du moins ma femme‖ avait été jolie !
Il se remet au travail
Au fond, je suis trop bête‖ et j'ai mépris de moiD'avoir, pour cette horreur‖ absente de l'émoi.
Il frappe à coups redoublés sur le piano
C'est égal, je suis très‖ vexé… la scélérate !Si jamais je te pince,‖ il faut que j'e te batte !
Nouveaux coups
Je sens grandir en moi‖ tous les instincts mauvais ;J'ai trop longtemps bêlé‖ comme un agneau : je vaisDéchirer désormais‖ et rugir comme un fauve.
Coups redoublés
Très froidement
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 40[aa] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a femme / enflamme féminine, classiqueb chanteront / front masculine, classiquec artiste / triste féminine, classiquea mi / endormi masculine, classiqueb l'ivoire / noire féminine, classiquec grondeur / l'accordeur masculine, classiqued ironie / l'harmonie féminine, classiquee imprudents / discordants masculine, classiquef aigre / nègre féminine, classiqueg péniblement / accoutrement masculine, classiquea fête / l'honnête féminine, classiqueb arriver / rêver masculine, classiquec emparadisées / baisées féminine, classiqued déshérité / beauté masculine, classiquee mystères / austères féminine, classiquef lendemains / mains masculine, classiqueb pédales / fatales féminine, classiquec parents / amoureusement / égarement masculine, non classiqued pâme / âme féminine, classiquee frêles / d'hirondelles féminine, classiquef valseurs / obsesseurs masculine, classiqueg orgies / bougies féminine, classiqueh isolement / amant masculine, classiqueb l'aime / blême féminine, classiquec ardeurs / boudeurs masculine, classiquea d'opérettes / cigarettes féminine, classiquea chic / Judic masculine, classiquea mienne / convienne féminine, classiqueb j'ai / jugé masculine, classiquec fidèle / modèle féminine, classiquea affreusement / amant masculine, équivalentea nées / effrénées féminine, classiqueb dehors / remords masculine, classiquec chrysocale / percale féminine, classiqued maison / diapason masculine, classiquee ménage / voyage féminine, classiquef abois / voix masculine, classiquea affaiblie / jolie féminine, classiquea moi / l'émoi masculine, classiquea scélérate / batte féminine, classiquea mauvais / vais masculine, classiqueb fauve / tiens / sauve féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Feuillets parisiens, Paris, LIBRAIRIE HENRI MESSAGER, 1885· numérisation BIBLIOTHECA AUGUSTANA· Sources