Feuillets parisiens, 1885· V Monologues
Le gommeux
DEVANT SON CONSEIL DE FAMILLE
Mesdames et Messieurs,‖ oncles, cousines, tantes,Comme un bouquet de fleurs‖ aux couleurs éclatantes,Dont la rose est notaire‖ et le bleuet docteur,Vous voilà tous groupés –‖ spectacle séducteur –Pour me doter en votre‖ humeur trop tracassièreD'un excellent conseil,‖ tendre et judiciaire,Prolongeant – c'est‖ dans l'intérêt de ma santé –Le charme adolescent‖ de la minorité.Donc de me protéger‖ il faut qu'on se soucie ;C'est fort aimable à vous‖ et je vous remercieD'un si doux intérêt ;‖ mais je n'ai pas besoinQue de me faire un sort‖ on prenne tant de soin ;Sachez-le, je suis très‖-content de l'existenceQue je mène, et je vais‖ prendre un plaisir intenseA vous faire adopter‖ mon avis, à vous tous…Vous verrez que je suis‖ le plus sage des fous.Ayant dans mon berceau‖ trouvé de la fortune,Fallait-il exploiter‖ des mines dans la lune ?Prendre des actions‖ qu'oncques on ne payaOu créer des tramways‖ Paris-Himalaya ?…Fallait-il des chevaux‖ cafres carder la laineMe consacrer à la‖ bretelle américaine ?Monter des opéras‖ ou publier des vers ?…Poser un téléphone‖ entre les univers ?Oui, j'aurais travaillé,‖ mais j'aurais fait faillite !…Si vous croyez que c'est‖ pour cela qu'on hérite.Quoi ! j'irais m'abrutir‖ dans un obscur emploi !Je ne suis fait pour rien,‖ mais tout est fait pour moi.L'artiste, le marchand,‖ l'ouvrier, l'ouvrière,L'usinier, le mineur,‖ le fermier, la fermière…Ce monde qui se meut,‖ et qui poursuit un but,C'est l'orchestre et je suis‖ le ténor donnant l'Ut –Oh ! ne me prenez pas‖ pour un être inutile.Une prairie en fleurs‖ vaut bien un champ fertile ;Je ne travaille pas,‖ mais je fais travailler.C'est pour moi que l'on voit‖ les grands tailleurs taillerCes vestons à carreaux‖ insensés qu'on raconteDans les journaux. Gilets‖ très ouverts ou l'on compteLes battements cherchés‖ d'un cœur qui ne bat pas.Ces pantalons formant‖ un gracieux compas.Le chemisier, ayant‖ fait ma chemise, dîne.Le hâve jardinier‖ qui tristement jardinePourrait-il vivre, si‖ je lui manquais, hélas ?Je suis sa providence‖ en offrant ses lilas,Ses fraises, ses raisins,‖ ses asperges en branches,En faisant croquer ses‖ primeurs par des dents blanches.Je suis le protecteur‖ des chemins de fer, car,Dans mes déplacements,‖ j'use les sleeping-car.Si chauffent les vapeurs,‖ si se gonflent les voiles,Si le marin pensif‖ voit pâlir les étoiles,C'est pour qu'après souper‖ je boive la liqueurAu parfum vanillé‖ qui réjouit le cœur,Et que je fume, à l'heure‖ où le viveur se vanne,Les cigares dorés‖ venus de la Havane.Pour moi, pour mes pareils‖ la nature a tout fait :La neige tombe afin‖ de glacer le parfait.Quand dans les claires eaux‖ des grands fleuves ils glissent,C'est pour nous que la truite‖ et le saumon s'unissent,Prenant pour rendez-vous‖ les flots céruléens.Au légendaire abri‖ des rochers vendéens,C'est pour nous seuls que les‖ jeunes huîtres engraissent.C'est pour nous que la dinde‖ et la truffe apparaissent.Les moutons sont flattés‖ lorsque nous les mangeons,Les pigeons sont créés‖ pour le tir aux pigeons.Je suis, convenez-en,‖ le pivot du commerce.Si, très prochainement,‖ monsieur de Lesseps perceAprès l'isthme de Suez,‖ l'isthme de Panama,Question de chapeaux !‖… Non, jamais nul n'aimaAutant l'humanité,‖ nul n'est moins égoïsteQu'un élégant gommeux,‖ jeune, aux instincts d'artisteQui s'assied toujours plein‖ d'appétit au banquet,Et cueille dans la vie‖ un éternel bouquet.Ai-je fait, chers parents,‖ enfin vibrer la corde ?Vos cœurs sont-ils touchés ?‖ J'espère qu'on m'accordeLe mérite du moins‖ d'avoir dans mon passéToujours fait quelque bien,‖ alors que j'ai nocé.Que voulez-vous ? Chacun‖ doit suivre sa nature.L'un court le handicap‖ et l'autre l'aventure.Tout être au fond de l'âme‖ a son ambitionEt se doit d'obéir‖ a sa vocation.L'un rêve les succès,‖ il se fait acrobate,Ayant le goût du whist‖ un autre est diplomate,Si l'on tient à ravir‖ les femmes, on se faitChanteur, – et si l'on aime‖ à voyager, préfet,Tel, futur avoué,‖ se plaît dans le grabuge,Un homme très enclin‖ au sommeil devient juge :Oh ! laissez-moi rester,‖ – cela me va si bien ! –Celui qui parmi vous‖ passe en ne faisant rien.Messieurs et chers cousins,‖ mesdames et parentes.Laissez-moi sous le gai‖ soleil manger mes rentes,Inscrivant sous les plis‖ joyeux de mon drapeauCette devise fière‖ et moderne : Être beau.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a tantes / éclatantes féminine, classiqueb docteur / séducteur masculine, classiquec tracassière / judiciaire féminine, classiqued santé / minorité masculine, classiquee soucie / remercie féminine, classiquef besoin / soin masculine, classiqueg l'existence / intense féminine, classiqueh tous / fous masculine, classiquei fortune / lune féminine, classiquej paya / Paris-Himalaya masculine, classiquek laine / américaine féminine, classiquel vers / univers masculine, classiquem faillite / hérite féminine, classiquen emploi / moi masculine, classiqueo l'ouvrière / fermière féminine, classiquep but / l'Ut masculine, classiqueq inutile / fertile féminine, classiquer travailler / tailler masculine, classiques raconte / compte féminine, classiquet pas / compas masculine, classiqueu dîne / jardine féminine, classiquev hélas / lilas masculine, classiquew branches / blanches féminine, classiquex car / sleeping-car masculine, classiquey voiles / étoiles féminine, classiquez liqueur / cœur masculine, classiquea vanne / Havane féminine, classiqueb fait / parfait masculine, classiquec glissent / s'unissent féminine, classiqued céruléens / vendéens masculine, classiquee engraissent / apparaissent féminine, classiquef mangeons / pigeons masculine, classiqueg commerce / perce féminine, classiqueh Panama / n'aima masculine, classiquei égoïste / d'artiste féminine, classiquej banquet / bouquet masculine, classiquek corde / m'accorde féminine, classiquel passé / nocé masculine, classiquem nature / l'aventure féminine, classiquen ambition / vocation masculine, classiqueo acrobate / diplomate féminine, classiquep fait / préfet masculine, classiqueq grabuge / juge féminine, classiquer bien / rien masculine, classiques parentes / rentes féminine, classiquet drapeau / beau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Feuillets parisiens, Paris, LIBRAIRIE HENRI MESSAGER, 1885· numérisation BIBLIOTHECA AUGUSTANA· Sources