À l’heure des mains jointes, 1906
Paroles à l’amie
Tu me comprends : je suis‖ un être médiocre,Ni bon, ni très mauvais,‖ paisible, un peu sournois.Je hais les lourds parfums‖ et les éclats de voix,Et le gris m’est plus cher‖ que l’écarlate ou l’ocre.
J’aime le jour mourant‖ qui s’éteint par degrés,Le feu, l’intimité‖ claustrale d’une chambreOù les lampes, voilant‖ leurs transparences d’ambre.Rougissent le vieux bronze‖ et bleuissent le grès.
Les yeux sur le tapis‖ plus lisse que le sable,J’évoque indolemment‖ les rives aux pois d’orOù la clarté des beaux‖ autrefois flotte encor…Et cependant, je suis‖ une grande coupable.
Vois : j’ai l’âge où la vierge‖ abandonne sa mainA l’homme que‖ sa faiblesse cherche et redoute,Et je n’ai point choisi‖ de compagnon de route,Parce que tu parus‖ au tournant du chemin.
L’hyacinthe saignait‖ sur les rouges collines,Tu rêvais et l’Érôs‖ marchait à ton côté…Je suis femme, je n’ai‖ point droit à la beauté.On m’avait condamnée‖ aux laideurs masculines.
Et j’eus l’inexcusable‖ audace de vouloirLe sororal amour‖ fait de blancheurs légères,Le pas furtif qui ne‖ meurtrit point les fougèresEt la voix douce qui‖ vient s’allier au soir.
On m’avait interdit‖ tes cheveux, tes prunelles,Parce que tes cheveux‖ sont longs et pleins d’odeursEt parce que tes yeux‖ ont d’étranges ardeursEt se troublent ainsi‖ que les ondes rebelles.
On m’a montrée au doigt‖ en un geste irrité,Parce que mon regard‖ cherchait ton regard tendre…En nous voyant passer,‖ nul n’a voulu comprendreQue je t’avais choisie‖ avec simplicité.
Considère la loi‖ vile que je transgresseEt juge mon amour,‖ qui ne sait point le mal,Aussi candide, aussi‖ nécessaire et fatalQue le désir qui joint‖ l’amant à la maîtresse.
On n’a point lu combien‖ mon regard était clairSur le chemin où me‖ conduit ma destinée,Et l’on a dit : « Quelle est‖ cette femme damnéeQue ronge sourdement‖ la flamme de l’enfer ? »
Laissons-les au souci‖ de leur morale impure,Et songeons que l’aurore‖ a des blondeurs de miel,Que le jour sans aigreur‖ et que la nuit sans fielViennent, tels des amis‖ dont la bonté rassure…
Nous irons voir le clair‖ d’étoiles sur les monts…Que nous importe, à nous,‖ le jugement des hommes ?Et qu’avons-nous‖ à redouter, puisque nous sommesPures devant la vie‖ et que nous nous aimons ?…
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a médiocre / l’ocre féminine, classiqueb sournois / voix masculine, classiquea degrés / grès masculine, classiqueb chambre / d’ambre féminine, équivalentea sable / coupable féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb redoute / route féminine, classiquea collines / masculines féminine, classiqueb côté / beauté masculine, classiquea vouloir / soir masculine, classiqueb légères / fougères féminine, classiquea prunelles / rebelles féminine, classiqueb d’odeurs / ardeurs masculine, classiquea irrité / simplicité masculine, classiqueb tendre / comprendre féminine, classiquea transgresse / maîtresse féminine, classiqueb mal / fatal masculine, classiquea clair / l’enfer masculine, classiqueb destinée / damnée féminine, classiquea impure / rassure féminine, classiqueb miel / fiel masculine, classiquea monts / aimons masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après À l’heure des mains jointes, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1906· numérisation wikisource.org· Sources