Évocations, 1903
Souveraines
D’ombres et de démons‖ je peuplai l’univers.Avant Ève, je fus‖ la lumière du mondeEt j’aimai le Serpent‖ tentateur et pervers.Je conçus l’Irréel‖ dans mon âme profonde.La Terre s’inclina‖ devant ma royauté.Jéhovah fit éclore‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Ma jeunesse, pareille‖ aux flambeaux de l’autel,Brûlait mystérieuse‖ et chaste sous les voiles.Les Dieux m’ont épargné‖ les sépulcres mortels,Mon trône éblouissant‖ étonne les étoiles.Dans la pourpre du ciel‖ brille ma royauté.L’Éternité fixa‖ sur mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Mon visage de rose‖ ardente triompha,Moins glorieux d’avoir‖ créé les PyramidesQue d’avoir attiré‖ les lèvres de Psappha.Mes yeux égyptiens‖ nageaient, longs et limpides.La Lyre de Lesbôs‖ chanta ma royauté.L’Aphrodita cueillit‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté,Je ne fus pas heureuse.
De mon corps s’exhalaient‖ le nard et le santal.La splendeur d’Israël‖ éclairait mon visage.J’ai vécu la langueur‖ d’un rêve oriental,Le meurtre et le désir‖ riaient sur mon passage.Le péril consacra‖ ma blanche royauté.La Mort fit resplendir‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Alexandre, frappé‖ de l’orgueil de ma chair,Voua mes seins de flamme‖ à la gloire d’Apelle,Afin que mon été‖ ne connût point l’hiver,Et que l’Art me vêtît‖ de candeur solennelle.L’Astarté consacra‖ ma jeune royauté,L’Astarté fit brûler‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Je rayonnai. Je fus‖ le sourire d’Isis,Insondable, illusoire‖ et terrible comme elle.J’ai gardé mes parfums‖ et mes fards de jadis,Mes parures et l’or‖ de ma large prunelle.Le monde, que séduit‖ encor ma royautéImmuable, scella‖ sur mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
J’emprisonnai les pleurs‖ des perles sur mon sein.Les perles ondoyaient‖ parmi ma chevelure,J’aimais la pureté‖ de leur regard serein,La mer les entourait‖ de l’écho d’un murmure.Les perles sur mon sein‖ firent ma royauté.Elles ont réfléchi,‖ sur mon front d’amoureuse,L’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Je courbai l’élément‖ et je domptai l’éclair.Le tonnerre à mes pieds,‖ je régnai sur l’orage.J’ai connu la Luxure‖ et son relent amer.— Oh ! les nuits que l’horreur‖ des voluptés ravage ! —— Vénus me couronna‖ d’une âpre royauté,Vénus fit rayonner‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Moi, dont le nom d’amour‖ dissimule un parfum,J’allais, parmi les fleurs‖ et les douces paroles,Deux bandeaux constellés‖ sur mes cheveux d’or brun.Sous mes pas sanglotaient‖ les luths et les violes.Les troubadours chantaient‖ ma douce royauté,Et leurs lais ont posé‖ sur mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Mon regard fut plus frais‖ que la lune du Nord,D’un vert froid et voilé‖ comme les mers anglaises.J’appris le goût, l’odeur,‖ le désir de la Mort,La fuite, l’exil gris‖ sur les grises falaises.La défaite insulta‖ ma pâle royauté.Le combat fit jaillir‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Les roses et le miel‖ des vieux livres, l’assautDes chants m’ont fait aimer‖ le studieux automne.Mon sourire d’enfant‖ éclaira l’échafaud.Sur ma douleur pesa‖ l’accablante couronne.J’expiai dans le sang‖ l’heure de royauté.Le Destin éteignit‖ à mon front d’amoureuseL’astre fatal de la Beauté.Je ne fus pas heureuse.
Versification
- Forme
- 11 huitains (huitains)
- Rimes
- 11(ababcdcd)
- Mètre
- Vers de 12, 6 et 8 syllabes (66 de 12, 11 de 6, 11 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 huitains
- Mots à la rime
- a l’univers / pervers masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquec royauté / Beauté masculine, classiqued d’amoureuse / heureuse féminine, classiquea l’autel / mortels masculine, non classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea triompha / Psappha masculine, classiqueb Pyramides / limpides féminine, classiquea santal / oriental masculine, classiqueb visage / passage féminine, classiquea chair / l’hiver masculine, classiqueb d’Apelle / solennelle féminine, classiquea d’Isis / jadis masculine, classiqueb elle / prunelle féminine, classiquea sein / serein masculine, classiqueb chevelure / murmure féminine, classiquea l’éclair / amer masculine, classiqueb l’orage / ravage féminine, classiquea parfum / brun masculine, classiqueb paroles / violes féminine, classiquea Nord / Mort masculine, classiqueb anglaises / falaises féminine, classiquea l’assaut / l’échafaud masculine, classiqueb automne / couronne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Évocations, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1903· numérisation wikisource.org· Sources