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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La henriade, 1723

Chant troisième

Voltaire· distiques, alexandrins, 424 vers

ARGUMENT Le héros continue l’histoire des guerres civiles de France. Mort funeste de Chartes IX. Règne de Henri III. Son caractère. Celui du fameux duc de Guise, connu sous le nom de Balafré. Bataille de Coutras. Meurtre du duc de Guise. Extrémités où Henri III est réduit. Mayenne est le chef de la Ligue ; d’Aumale en est le héros. Réconciliation de Henri III et de Henri roi de Navarre. Secours que promet la reine Élisabeth. Sa réponse à Henri de Bourbon.

« Quand l’arrêt des destins‖ eut, durant quelques jours,À tant de cruautés‖ permis un libre cours,Et que des assassins,‖ fatigués de leurs crimes,Les glaives émoussés‖ manquèrent de victimes,Le peuple, dont la reine‖ avait armé le bras,Ouvrit enfin les yeux,‖ et vit ses attentats.Aisément sa pitié‖ succède à sa furie :Il entendit gémir‖ la voix de la patrie.Bientôt Charles lui-même‖ en fut saisi d’horreur ;Le remords dévorant‖ s’éleva dans son cœur.Des premiers ans du roi‖ la funeste cultureN’avait que trop en lui‖ corrompu la nature ;Mais elle n’avait point‖ étouffé cette voixQui jusque sur le trône‖ épouvante les rois.Par sa mère élevé,‖ nourri dans ses maximes,Il n’était point, comme elle,‖ endurci dans les crimes.Le chagrin vint flétrir‖ la fleur de ses beaux jours ;Une langueur mortelle‖ en abrégea le cours :Dieu, déployant sur lui‖ sa vengeance sévère,Marqua ce roi mourant‖ du sceau de sa colère,Et par son châtiment‖ voulut épouvanterQuiconque à l’avenir‖ oserait l’imiter.Je le vis expirant.‖ Cette image effrayanteÀ mes yeux attendris‖ semble être encor présente.Son sang, à gros bouillons‖ de son corps élancé,Vengeait le sang français‖ par ses ordres versé ;Il se sentait frappé‖ d’une main invisible ;Et le peuple, étonné‖ de cette fin terrible,Plaignit un roi si jeune‖ et si tôt moissonné,Un roi par les méchants‖ dans le crime entraîné,Et dont le repentir‖ permettait à la FranceD’un empire plus doux‖ quelque faible espérance.

« Soudain du fond du Nord,‖ au bruit de son trépas,L’impatient Valois,‖ accourant à grands pas,Vint saisir dans ces lieux,‖ tout fumants de carnage,D’un frère infortuné‖ le sanglant héritage.

« La Pologne en ce temps‖ avait, d’un commun choix,Au rang des Jagellons‖ placé l’heureux Valois ;Son nom, plus redouté‖ que les plus puissants princes,Avait gagné pour lui‖ les voix de cent provinces.C’est un poids bien pesant‖ qu’un nom trop tôt fameux !Valois ne soutint pas‖ ce fardeau dangereux.Qu’il ne s’attende point‖ que je le justifieJe lui peux immoler‖ mon repos et ma vie,Tout, hors la vérité,‖ que je préfère à lui.Je le plains, je le blâme,‖ et je suis son appui.

« Sa gloire avait passé‖ comme une ombre légère.Ce changement est grand,‖ mais il est ordinaire :On a vu plus d’un roi,‖ par un triste retour,Vainqueur dans les combats,‖ esclave dans sa cour.Reine, c’est dans l’esprit‖ qu’on voit le vrai courage.Valois reçut des cieux‖ des vertus en partage :Il est vaillant, mais faible ;‖ et, moins roi que soldat,Il n’a de fermeté‖ qu’en un jour de combat.Ses honteux favoris,‖ flattant son indolence,De son cœur, à leur gré,‖ gouvernaient l’inconstance ;Au fond de son palais,‖ avec lui renfermés,Sourds aux cris douloureux‖ des peuples opprimés,Ils dictaient par sa voix‖ leurs volontés funestes ;Des trésors de la France‖ ils dissipaient les restes ;Et le peuple accablé,‖ poussant de vains soupirs,Gémissait de leur luxe,‖ et payait leurs plaisirs.

« Tandis que, sous le joug‖ de ses maîtres avides,Valois pressait l’État‖ du fardeau des subsides,On vit paraître Guise,‖ et le peuple inconstantTourna bientôt ses yeux‖ vers cet astre éclatant.Sa valeur, ses exploits,‖ la gloire de son père,Sa grâce, sa beauté,‖ cet heureux don de plaire,Qui mieux que la vertu‖ sait régner sur les cœurs,Attiraient tous les vœux‖ par des charmes vainqueurs.

« Nul ne sut mieux que lui‖ le grand art de séduire ;Nul sur ses passions‖ n’eut jamais plus d’empire,Et ne sut mieux cacher,‖ sous des dehors trompeurs,Des plus vastes desseins‖ les sombres profondeurs.Altier, impérieux,‖ mais souple et populaire,Des peuples en public‖ il plaignait la misère,Détestait des impôts‖ le fardeau rigoureux ;Le pauvre allait le voir,‖ et revenait heureux :Il savait prévenir‖ la timide indigence ;Ses bienfaits dans Paris‖ annonçaient sa présence ;Il se faisait aimer‖ des grands qu’il haïssait ;Terrible et sans retour‖ alors qu’il offensait ;Téméraire en ses vœux,‖ sage en ses artifices ;Brillant par ses vertus,‖ et même par ses vices ;Connaissant le péril,‖ et ne redoutant rien ;Heureux guerrier, grand prince,‖ et mauvais citoyen.

« Quand il eut quelque temps‖ essayé sa puissance,Et du peuple aveuglé‖ cru fixer l’inconstance,Il ne se cacha plus,‖ et vint ouvertementDu trône de son roi‖ briser le fondement.Il forma dans Paris‖ cette Ligue funeste,Qui bientôt de la France‖ infecta tout le reste ;Monstre affreux, qu’ont nourri‖ les peuples et les grands,Engraissé de carnage,‖ et fertile en tyrans.

« La France dans son sein‖ vit alors deux monarques :L’un n’en possédait plus‖ que les frivoles marques ;L’autre, inspirant partout‖ l’espérance ou l’effroi,À peine avait besoin‖ du vain titre de roi.

Valois se réveilla‖ du sein de son ivresse.Ce bruit, cet appareil,‖ ce danger qui le presse,Ouvrirent un moment‖ ses yeux appesantis ;Mais du jour importun‖ ses regards éblouisNe distinguèrent point,‖ au fort de la tempête,Les foudres menaçants‖ qui grondaient sur sa tête ;Et, bientôt fatigué‖ d’un moment de réveil,Las, et se rejetant‖ dans les bras du sommeil,Entre ses favoris,‖ et parmi les délices,Tranquille, il s’endormit‖ au bord des précipices.Je lui restais encore ;‖ et, tout prêt de périr,Il n’avait plus que moi‖ qui pût le secourir :Héritier, après lui,‖ du trône de la France,Mon bras sans balancer‖ s’armait pour sa défense ;J’offrais à sa faiblesse‖ un nécessaire appui ;Je courais le sauver,‖ ou me perdre avec lui.

« Mais Guise, trop habile,‖ et trop savant à nuire,L’un par l’autre, en secret,‖ songeait à nous détruire.Que dis-je ! il obligea‖ Valois à se priverDe l’unique soutien‖ qui le pouvait sauver.De la religion‖ le prétexte ordinaireFut un voile honorable‖ à cet affreux mystère.Par sa feinte vertu‖ tout le peuple échaufféRanima son courroux‖ encor mal étouffé.Il leur représentait‖ le culte de leurs pères,Les derniers attentats‖ des sectes étrangères,Me peignait ennemi‖ de l’Église et de Dieu :Il porte, disait-il,‖ ses erreurs en tout lieu ;Il suit d’Élisabeth‖ les dangereux exemples ;Sur vos temples détruits‖ il va fonder ses temples ;Vous verrez dans Paris‖ ses prêches criminels.

« Tout le peuple, à ces mots,‖ trembla pour ses autels.Jusqu’au palais du roi‖ l’alarme en est portée.La Ligue, qui feignait‖ d’en être épouvantée,Vient de la part de Rome‖ annoncer à son roiQue Rome lui défend‖ de s’unir avec moi.Hélas ! le roi, trop faible,‖ obéit sans murmure ;Et, lorsque je volais‖ pour venger son injure,J’apprends que mon beau-frère,‖ à la Ligue soumis,S’unissait, pour me perdre,‖ avec ses ennemis ;De soldats, malgré lui,‖ couvrait déjà la terre,Et par timidité‖ me déclarait la guerre.Je plaignis sa faiblesse ;‖ et, sans rien ménager,Je courus le combattre,‖ au lieu de le venger.De la Ligue, en cent lieux,‖ les villes alarméesContre moi dans la France‖ enfantaient des armées :Joyeuse, avec ardeur,‖ venait fondre sur moi,Ministre impétueux‖ des faiblesses du roi :Guise, dont la prudence‖ égalait le courage,Dispersait mes amis,‖ leur fermait le passage.D’armes et d’ennemis‖ pressé de toutes parts,Je les défiai tous,‖ et tentai les hasards.

« Je cherchai dans Coutras‖ ce superbe Joyeuse.Vous savez sa défaite‖ et sa fin malheureuse :Je dois vous épargner‖ des récits superflus.Non, je ne reçois point‖ vos modestes refus ;Non, ne me privez point,‖ dit l’auguste princesse,D’un récit qui m’éclaire‖ autant qu’il m’intéresse ;N’oubliez point ce jour,‖ ce grand jour de Coutras,Vos travaux, vos vertus,‖ Joyeuse, et son trépas :L’auteur de tant d’exploits‖ doit seul me les apprendre ;Et peut-être je suis‖ digne de les entendre.Elle dit. Le héros,‖ à ce discours flatteur,Sentit couvrir son front‖ d’une noble rougeur ;Et réduit, à regret,‖ à parler de sa gloire,Il poursuivit ainsi‖ cette fatale histoire :

« De tous les favoris‖ qu’idolâtrait Valois,Qui flattaient sa mollesse‖ et lui donnaient des lois,Joyeuse, né d’un sang‖ chez les Français insigne,D’une faveur si haute‖ était le moins indigne :Il avait des vertus ;‖ et si de ses beaux joursLa Parque, en ce combat,‖ n’eût abrégé le cours,Sans doute aux grands exploits‖ son âme accoutuméeAurait de Guise, un jour,‖ atteint la renommée.Mais, nourri jusqu’alors‖ au milieu de la cour,Dans le sein des plaisirs,‖ dans les bras de l’amour,Il n’eut à m’opposer‖ qu’un excès de courage,Dans un jeune héros‖ dangereux avantage.Les courtisans en foule,‖ attachés à son sort,Du sein des voluptés‖ s’avançaient à la mort.Des chiffres amoureux,‖ gages de leurs tendresses,Traçaient sur leurs habits‖ les noms de leurs maîtresses ;Leurs armes éclataient‖ du feu des diamants,De leurs bras énervés‖ frivoles ornements.Ardents, tumultueux,‖ privés d’expérience,Ils portaient au combat‖ leur superbe imprudence :Orgueilleux de leur pompe,‖ et fiers d’un camp nombreux,Sans ordre ils s’avançaient‖ d’un pas impétueux.

« D’un éclat différent‖ mon camp frappait leur vue :Mon armée, en silence‖ à leurs yeux étendue,N’offrait de tous côtés‖ que farouches soldats,Endurcis aux travaux,‖ vieillis dans les combats,Accoutumés au sang,‖ et couverts de blessures :Leur fer et leurs mousquets‖ composaient leurs parures.Comme eux vêtu sans pompe,‖ armé de fer comme eux,Je conduisais aux coups‖ leurs escadrons poudreux ;Comme eux, de mille morts‖ affrontant la tempête,Je n’étais distingué‖ qu’en marchant à leur tête.Je vis nos ennemis‖ vaincus et renversés,Sous nos coups expirants,‖ devant nous dispersés :À regret dans leur sein‖ j’enfonçais cette épée,Qui du sang espagnol‖ eût été mieux trempée.

« Il le faut avouer,‖ parmi ces courtisansQue moissonna le fer‖ en la fleur de leurs ans,Aucun ne fut percé‖ que de coups honorables :Tous fermes dans leur poste,‖ et tous inébranlables,Ils voyaient devant eux‖ avancer le trépas,Sans détourner les yeux,‖ sans reculer d’un pas.Des courtisans français‖ tel est le caractère :La paix n’amollit point‖ leur valeur ordinaire ;De l’ombre du repos‖ ils volent aux hasards ;Vils flatteurs à la cour,‖ héros aux champs de Mars.

« Pour moi, dans les horreurs‖ d’une mêlée affreuse,J’ordonnais, mais en vain,‖ qu’on épargnât Joyeuse :Je l’aperçus bientôt‖ porté par des soldats,Pâle, et déjà couvert‖ des ombres du trépas.Telle une tendre fleur,‖ qu’un matin voit écloreDes baisers du Zéphire‖ et des pleurs de l’Aurore,Brille un moment aux yeux,‖ et tombe, avant le temps,Sous le tranchant du fer,‖ ou sous l’effort des vents.

« Mais pourquoi rappeler‖ cette triste victoire ?Que ne puis-je plutôt‖ ravir à la mémoireLes cruels monuments‖ de ces affreux succès !Mon bras n’est encor teint‖ que du sang des Français :Ma grandeur, à ce prix,‖ n’a point pour moi de charmes,Et mes lauriers sanglants‖ sont baignés de mes larmes.

« Ce malheureux combat‖ ne fit qu’approfondirL’abîme dont Valois‖ voulait en vain sortir.Il fut plus méprisé,‖ quand on vit sa disgrâce ;Paris fut moins soumis,‖ la Ligue eut plus d’audace,Et la gloire de Guise,‖ aigrissant ses douleurs,Ainsi que ses affronts‖ redoubla ses malheurs.Guise, dans Vimory,‖ d’une main plus heureuse,Vengea sur les Germains‖ la perte de Joyeuse ;Accabla, dans Auneau,‖ mes alliés surpris ;Et, couvert de lauriers,‖ se montra dans Paris.Ce vainqueur y parut‖ comme un dieu tutélaire.Valois vit triompher‖ son superbe adversaire,Qui, toujours insultant‖ à ce prince abattu,Semblait l’avoir servi‖ moins que l’avoir vaincu.

« La honte irrite enfin‖ le plus faible courage :L’insensible Valois‖ ressentit cet outrage ;Il voulut, d’un sujet‖ réprimant la fierté,Essayer dans Paris‖ sa faible autorité :Il n’en était plus temps ;‖ la tendresse et la craintePour lui dans tous les cœurs‖ était alors éteinte :Son peuple audacieux,‖ prompt à se mutiner,Le prit pour un tyran‖ dès qu’il voulut régner.On s’assemble, on conspire,‖ on répand des alarmes ;Tout bourgeois est soldat,‖ tout Paris est en armes ;Mille remparts naissants,‖ qu’un instant a formés,Menacent de Valois‖ les gardes enfermés.

« Guise, tranquille et fier‖ au milieu de l’orage,Précipitait du peuple‖ ou retenait la rage,De la sédition‖ gouvernait les ressorts,Et faisait à son gré‖ mouvoir ce vaste corps.Tout le peuple au palais‖ courait avec furie :Si Guise eût dit un mot,‖ Valois était sans vie ;Mais, lorsque d’un coup d’œil‖ il pouvait l’accabler,Il parut satisfait‖ de l’avoir fait trembler ;Et, des mutins lui-même‖ arrêtant la poursuite,Lui laissa par pitié‖ le pouvoir de la fuite.Enfin Guise attenta,‖ quel que fût son projet,Trop peu pour un tyran,‖ mais trop pour un sujet.Quiconque a pu forcer‖ son monarque à le craindreÀ tout à redouter,‖ s’il ne veut tout enfreindre.Guise, en ses grands desseins‖ dès ce jour affermi,Vit qu’il n’était plus temps‖ d’offenser à demi ;Et qu’élevé si haut,‖ mais sur un précipice,S’il ne montait au trône,‖ il marchait au supplice.Enfin, maître absolu‖ d’un peuple révolté,Le cœur plein d’espérance‖ et de témérité,

Appuyé des Romains,‖ secouru des Ibères,Adoré des Français,‖ secondé de ses frères,Ce sujet orgueilleux‖ crut ramener ces tempsOù de nos premiers rois‖ les lâches descendants,Déchus presque en naissant‖ de leur pouvoir suprême,Sous un froc odieux‖ cachaient leur diadème,Et dans l’ombre d’un cloître‖ en secret gémissants,Abandonnaient l’empire‖ aux mains de leurs tyrans.

« Valois, qui cependant‖ différait sa vengeance,Tenait alors dans Blois‖ les états de la France.Peut-être on vous a dit‖ quels furent ces états :On proposa des lois‖ qu’on n’exécuta pas ;De mille députés‖ l’éloquence stérileY fit de nos abus‖ un détail inutile ;Car de tant de conseils‖ l’effet le plus communEst de voir tous nos maux‖ sans en soulager un.

Au milieu des états,‖ Guise avec arroganceDe son prince offensé‖ vint braver la présence,S’assit auprès du trône,‖ et, sûr de ses projets,Crut dans ces députés‖ voir autant de sujets.Déjà leur troupe indigne,‖ à son tyran vendue,Allait mettre en ses mains‖ la puissance absolue,Lorsque, las de le craindre,‖ et las de l’épargner,Valois voulut enfin‖ se venger et régner.Son rival, chaque jour,‖ soigneux de lui déplaire,Dédaigneux ennemi,‖ méprisait sa colère.Ne soupçonnant pas même,‖ en ce prince irrité,Pour un assassinat‖ assez de fermeté.Son destin l’aveuglait,‖ son heure était venue :Le roi le fit lui-même‖ immoler à sa vue.De cent coups de poignard‖ indignement percé,Son orgueil, en mourant,‖ ne fut point abaissé ;Et ce front, que Valois‖ craignait encor peut-être,Tout pâle et tout sanglant‖ semblait braver son maître.C’est ainsi que mourut‖ ce sujet tout-puissant,De vices, de vertus‖ assemblage éclatant.Le roi, dont il ravit‖ l’autorité suprême,Le souffrit lâchement,‖ et s’en vengea de même.

« Bientôt ce bruit affreux‖ se répand dans Paris.Le peuple épouvanté‖ remplit l’air de ses cris.Les vieillards désolés,‖ les femmes éperdues,Vont du malheureux Guise‖ embrasser les statues.Tout Paris croit avoir,‖ en ce pressant danger,L’Église à soutenir,‖ et son père à venger.De Guise, au milieu d’eux,‖ le redoutable frère,Mayenne, à la vengeance‖ anime leur colère ;Et, plus par intérêt‖ que par ressentiment,Il allume en cent lieux‖ ce grand embrasement.

« Mayenne, dès longtemps‖ nourri dans les alarmes,Sous le superbe Guise‖ avait porté les armes.Il succède à sa gloire,‖ ainsi qu’à ses desseins ;Le sceptre de la Ligue‖ a passé dans ses mains.Cette grandeur sans borne,‖ à ses désirs si chère,Le console aisément‖ de la perte d’un frère :Il servait à regret,‖ et Mayenne aujourd’huiAime mieux le venger‖ que de marcher sous lui.Mayenne a, je l’avoue,‖ un courage héroïque ;Il sait, par une heureuse‖ et sage politique,Réunir sous ses lois‖ mille esprits différents,Ennemis de leur maître,‖ esclaves des tyrans :Il connaît leurs talents,‖ il sait en faire usage ;Souvent du malheur même‖ il tire un avantage.Guise avec plus d’éclat‖ éblouissait les yeux,Fut plus grand, plus héros,‖ mais non plus dangereux.Voilà quel est Mayenne,‖ et quelle est sa puissance.Autant la Ligue altière‖ espère en sa prudence,Autant le jeune Aumale,‖ au cœur présomptueux,Répand dans les esprits‖ son courage orgueilleux.D’Aumale est du parti‖ le bouclier terrible ;Il a jusqu’aujourd’hui‖ le titre d’invincible :Mayenne, qui le guide‖ au milieu des combats,Est l’âme de la Ligue,‖ et l’autre en est le bras.

« Cependant des Flamands‖ l’oppresseur politique,Ce voisin dangereux,‖ ce tyran catholique,Ce roi, dont l’artifice‖ est le plus grand soutien,Ce roi, votre ennemi,‖ mais plus encor le mien,Philippe, de Mayenne‖ embrassant la querelle,Soutient de nos rivaux‖ la cause criminelle ;Et Rome, qui devait‖ étouffer tant de maux,Rome de la discorde‖ allume les flambeaux :Celui qui des chrétiens‖ se dit encor le pèreMet aux mains de ses fils‖ un glaive sanguinaire.

« Des deux bouts de l’Europe,‖ à mes regards surpris,Tous les malheurs ensemble‖ accourent dans Paris.Enfin, roi sans sujets,‖ poursuivi sans défense,Valois s’est vu forcé‖ d’implorer ma puissance.Il m’a cru généreux,‖ et ne s’est point trompé :Des malheurs de l’État‖ mon cœur s’est occupé ;Un danger si pressant‖ a fléchi ma colère ;Je n’ai plus, dans Valois,‖ regardé qu’un beau-frère :Mon devoir l’ordonnait,‖ j’en ai subi la loi ;Et roi, j’ai défendu‖ l’autorité d’un roi.Je suis venu vers lui‖ sans traité, sans otage :Votre sort, ai-je dit,‖ est dans votre courage ;Venez mourir ou vaincre‖ aux remparts de Paris.Alors un noble orgueil‖ a rempli ses esprits :Je ne me flatte point‖ d’avoir pu dans son âmeVerser, par mon exemple,‖ une si belle flamme ;Sa disgrâce a sans doute‖ éveillé sa vertu :Il gémit du repos‖ qui l’avait abattu.Valois avait besoin‖ d’un destin si contraire ;Et souvent l’infortune‖ aux rois est nécessaire. »

Tels étaient de Henri‖ les sincères discours.Des Anglais cependant‖ il presse le secours :Déjà du haut des murs‖ de la ville rebelleLa voix de la victoire‖ en son camp le rappelle ;Mille jeunes Anglais‖ vont bientôt sur ses pasFendre le sein des mers,‖ et chercher les combats.

Essex est à leur tête,‖ Essex dont la vaillanceÀ des fiers Castillans‖ confondu la prudence,Et qui ne croyait pas‖ qu’un indigne destinDût flétrir les lauriers‖ qu’avait cueillis sa main.

Henri ne l’attend point :‖ ce chef que rien n’arrête,Impatient de vaincre,‖ à son départ s’apprête.« Allez, lui dit la reine,‖ allez, digne héros ;Mes guerriers sur vos pas‖ traverseront les flots.Non, ce n’est point Valois,‖ c’est vous qu’ils veulent suivre ;À vos soins généreux‖ mon amitié les livre :Au milieu des combats‖ vous les verrez courir,Plus pour vous imiter‖ que pour vous secourir.Formés par votre exemple‖ au grand art de la guerre,Ils apprendront sous vous‖ à servir l’Angleterre.Puisse bientôt la Ligue‖ expirer sous vos coups !L’Espagne sert Mayenne,‖ et Rome est contre vous :Allez vaincre l’Espagne,‖ et songez qu’un grand hommeNe doit point redouter‖ les vains foudres de Rome.Allez des nations‖ venger la liberté ;De Sixte et de Philippe‖ abaissez la fierté.« Philippe, de son père‖ héritier tyrannique,Moins grand, moins courageux,‖ et non moins politique,Divisant ses voisins‖ pour leur donner des fers,Du fond de son palais‖ croit dompter l’univers.

« Sixte, au trône élevé‖ du sein de la poussière,Avec moins de puissance‖ a l’âme encor plus fière :Le pâtre de Montalte‖ est le rival des rois ;Dans Paris comme à Rome‖ il veut donner des lois ;Sous le pompeux éclat‖ d’un triple diadème,Il pense asservir tout,‖ jusqu’à Philippe même.Violent, mais adroit,‖ dissimulé, trompeur,Ennemi des puissants,‖ des faibles oppresseur,Dans Londres, dans ma cour,‖ il a formé des brigues,Et l’univers, qu’il trompe,‖ est plein de ses intrigues.

« Voilà les ennemis‖ que vous devez braver.Contre moi l’un et l’autre‖ osèrent s’élever.L’un, combattant en vain‖ l’Anglais et les orages,Fit voir à l’Océan‖ sa fuite et ses naufrages ;Du sang de ses guerriers‖ ce bord est encor teint :L’autre se tait dans Rome,‖ et m’estime, et me craint.

« Suivez donc, à leurs yeux,‖ votre noble entreprise.Si Mayenne est dompté,‖ Rome sera soumise ;Vous seul pouvez régler‖ sa haine ou ses faveurs.Inflexible aux vaincus,‖ complaisante aux vainqueurs,Prête à vous condamner,‖ facile à vous absoudre,C’est à vous d’allumer‖ ou d’éteindre sa foudre.

FIN DU CHANT TROISIÈME

Versification

Forme
Distiques
Rimes
212((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a jours / cours masculine, classiqueb crimes / victimes féminine, classiquec bras / attentats masculine, classiqued furie / patrie féminine, classiquee d’horreur / cœur masculine, classiquef culture / nature féminine, classiqueg voix / rois masculine, classiqueh maximes / crimes féminine, classiquej sévère / colère féminine, classiquek épouvanter / l’imiter masculine, classiquel effrayante / présente féminine, classiquem élancé / versé masculine, classiquen invisible / terrible féminine, classiqueo moissonné / entraîné masculine, classiquep France / espérance féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb carnage / héritage féminine, classiquea choix / Valois masculine, classiqueb princes / provinces féminine, classiquec fameux / dangereux masculine, classiqued justifie / vie féminine, classiquee lui / appui masculine, classiquea légère / ordinaire féminine, classiqueb retour / cour masculine, classiquec courage / partage féminine, classiqued soldat / combat masculine, classiquee indolence / l’inconstance féminine, classiquef renfermés / opprimés masculine, classiqueg funestes / restes féminine, classiqueh soupirs / plaisirs masculine, classiquea avides / subsides féminine, classiqueb inconstant / éclatant masculine, classiquec père / plaire féminine, classiqued cœurs / vainqueurs masculine, classiquea séduire / d’empire féminine, classiqueb trompeurs / profondeurs masculine, classiquec populaire / misère féminine, classiqued rigoureux / heureux masculine, classiquee indigence / présence féminine, classiquef haïssait / offensait masculine, classiqueg artifices / vices féminine, classiqueh rien / citoyen masculine, classiquea puissance / l’inconstance féminine, classiqueb ouvertement / fondement masculine, classiquec funeste / reste féminine, classiqued grands / tyrans masculine, classiquea monarques / marques féminine, classiqueb l’effroi / roi masculine, classiquea ivresse / presse féminine, classiqueb appesantis / éblouis masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiqued réveil / sommeil masculine, classiquee délices / précipices féminine, classiquef périr / secourir masculine, classiqueg France / défense féminine, classiqueh appui / lui masculine, classiquea nuire / détruire féminine, classiqueb priver / sauver masculine, classiquec ordinaire / mystère féminine, classiqued échauffé / étouffé masculine, classiquee pères / étrangères féminine, classiquef Dieu / lieu masculine, classiqueg exemples / temples féminine, classiqueh criminels / autels masculine, classiqueb portée / épouvantée féminine, classiquec roi / moi masculine, classiqued murmure / injure féminine, classiquee soumis / ennemis masculine, classiquef terre / guerre féminine, classiqueg ménager / venger masculine, classiqueh alarmées / armées féminine, classiquei moi / roi masculine, classiquej courage / passage féminine, classiquek parts / hasards masculine, classiquea Joyeuse / malheureuse féminine, classiqueb superflus / refus masculine, classiquec princesse / m’intéresse féminine, classiqued Coutras / trépas masculine, classiquee apprendre / entendre féminine, classiquef flatteur / rougeur masculine, classiqueg gloire / histoire féminine, classiquea Valois / lois masculine, classiqueb insigne / indigne féminine, classiqued accoutumée / renommée féminine, classiquee cour / l’amour masculine, classiquef courage / avantage féminine, classiqueg sort / mort masculine, classiqueh tendresses / maîtresses féminine, classiquei diamants / ornements masculine, classiquej d’expérience / imprudence féminine, classiquek nombreux / impétueux masculine, classiquea vue / étendue féminine, classiqueb soldats / combats masculine, classiquec blessures / parures féminine, classiqued eux / poudreux masculine, classiquef renversés / dispersés masculine, classiqueg épée / trempée féminine, classiquea courtisans / ans masculine, classiqueb honorables / inébranlables féminine, classiqued caractère / ordinaire féminine, classiquee hasards / Mars masculine, classiquea affreuse / Joyeuse féminine, classiqueb soldats / trépas masculine, classiquec éclore / l’Aurore féminine, classiqued temps / vents masculine, classiquea victoire / mémoire féminine, classiqueb succès / Français masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiquea qu’approfondir / sortir masculine, classiqueb disgrâce / d’audace féminine, classiquec douleurs / malheurs masculine, classiqued heureuse / Joyeuse féminine, classiquee surpris / Paris masculine, classiquef tutélaire / adversaire féminine, classiqueg abattu / vaincu masculine, classiquea courage / outrage féminine, classiqueb fierté / autorité masculine, classiquec crainte / éteinte féminine, classiqued mutiner / régner masculine, classiquee alarmes / armes féminine, classiquef formés / enfermés masculine, classiquea l’orage / rage féminine, classiqueb ressorts / corps masculine, classiquec furie / vie féminine, classiqued l’accabler / trembler masculine, classiquee poursuite / fuite féminine, classiquef projet / sujet masculine, classiqueg craindre / enfreindre féminine, classiqueh affermi / demi masculine, classiquei précipice / supplice féminine, classiquej révolté / témérité masculine, classiquea Ibères / frères féminine, classiqueb temps / descendants masculine, classiquec suprême / diadème féminine, classiqued gémissants / tyrans masculine, classiquea vengeance / France féminine, classiqueb états / pas masculine, classiquec stérile / inutile féminine, classiqued commun / un masculine, classiquea arrogance / présence féminine, classiqueb projets / sujets masculine, classiquec vendue / absolue féminine, classiqued l’épargner / régner masculine, classiquee déplaire / colère féminine, classiquef irrité / fermeté masculine, classiqueg venue / vue féminine, classiqueh percé / abaissé masculine, classiquei peut-être / maître féminine, classiquej tout-puissant / éclatant masculine, classiquek suprême / même féminine, classiquea Paris / cris masculine, classiqueb éperdues / statues féminine, classiquec danger / venger masculine, classiqued frère / colère féminine, classiquee ressentiment / embrasement masculine, classiqueb desseins / mains masculine, classiquec chère / frère féminine, classiqued aujourd’hui / lui masculine, classiquee héroïque / politique féminine, classiquef différents / tyrans masculine, classiqueg usage / avantage féminine, classiqueh yeux / dangereux masculine, classiquei puissance / prudence féminine, classiquej présomptueux / orgueilleux masculine, classiquek terrible / d’invincible féminine, classiquel combats / bras masculine, classiquea politique / catholique féminine, classiqueb soutien / mien masculine, classiquec querelle / criminelle féminine, classiqued maux / flambeaux masculine, classiquee père / sanguinaire féminine, classiqueb défense / puissance féminine, classiquec trompé / occupé masculine, classiqued colère / beau-frère féminine, classiquee loi / roi masculine, classiquef otage / courage féminine, classiqueg Paris / esprits masculine, classiqueh âme / flamme féminine, classiquei vertu / abattu masculine, classiquej contraire / nécessaire féminine, classiquea discours / secours masculine, classiqueb rebelle / rappelle féminine, classiquec pas / combats masculine, classiquea vaillance / prudence féminine, classiqueb destin / main masculine, classiquea n’arrête / s’apprête féminine, classiqueb héros / flots masculine, classiquec suivre / livre féminine, classiqued courir / secourir masculine, classiquee guerre / l’Angleterre féminine, classiquef coups / vous masculine, classiqueg homme / Rome féminine, classiqueh liberté / fierté masculine, classiquei tyrannique / politique féminine, classiquej fers / l’univers masculine, classiquea poussière / fière féminine, classiqueb rois / lois masculine, classiquec diadème / même féminine, classiqued trompeur / oppresseur masculine, classiquee brigues / intrigues féminine, classiquea braver / s’élever masculine, classiqueb orages / naufrages féminine, classiquec teint / craint masculine, classiquea entreprise / soumise féminine, classiqueb faveurs / vainqueurs masculine, classiquec absoudre / foudre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

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424 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Voltaire, Paris, Garnier, 1877-1883· numérisation wikisource.org· Sources