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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Cxiv

1772 A HORACE

Voltaire· 1 distiques, alexandrins, 192 vers

Toujours ami des vers,‖ et du diable poussé,Au rigoureux Boileau‖ j'écrivis l'an passé.Je ne sais si ma lettre‖ aurait pu lui déplaire ;Mais il me répondit‖ par un plat secrétaire,Dont l'écrit froid et long,‖ déjà mis en oubli,Ne fut jamais connu‖ que de l'abbé Mably.Je t'écris aujourd'hui,‖ voluptueux Horace,À toi qui respiras‖ la mollesse et la grâce,Qui, facile en tes vers,‖ et gai dans tes discours,Chantas les doux loisirs,‖ les vins, et les amours,Et qui connus si bien‖ cette sagesse aimableQue n'eut point de Quinault‖ le rival intraitable.Je suis un peu fâché‖ pour Virgile et pour toiQue, tous deux nés romains,‖ vous flattiez tant un roi.Mon Frédéric du moins,‖ né roi très-légitime,Ne doit point ses grandeurs‖ aux bassesses du crime.Ton maître était un fourbe,‖ un tranquille assassin ;Pour voler son tuteur,‖ il lui perça le sein ;Il trahit Cicéron,‖ père de la patrie ;Amant incestueux‖ de sa fille Julie,De son rival Ovide‖ il proscrivit les vers,Et fit transir sa muse‖ au milieu des déserts.Je sais que prudemment‖ ce politique OctavePayait l'heureux encens‖ d'un plus adroit esclave.Frédéric exigeait‖ des soins moins complaisants :Nous soupions avec lui‖ sans lui donner d'encens ;De son goût délicat‖ la finesse agréableFaisait, sans nous gêner,‖ les honneurs de sa table :Nul roi ne fut jamais‖ plus fertile en bons motsContre les préjugés,‖ les fripons, et les sots.Maupertuis gâta tout :‖ l'orgueil philosophiqueAigrit de nos beaux jours‖ la douceur pacifique.Le plaisir s'envola ;‖ je partis avec lui.Je cherchai la retraite.‖ On disait que l'ennuiDe ce repos trompeur‖ est l'insipide frère.Oui, la retraite pèse‖ à qui ne sait rien faire ;Mais l'esprit qui s'occupe‖ y goûte un vrai bonheur.Tibur était pour toi‖ la cour de l'empereur ;Tibur, dont tu nous fais‖ l'agréable peinture,Surpassa les jardins‖ vantés par épicure.Je crois Ferney plus beau.‖ Les regards étonnés,Sur cent vallons fleuris‖ doucement promenés,De la mer de Genève‖ admirent l'étendue ;Et les Alpes de loin,‖ s'élevant dans la nue,D'un long amphithéâtre‖ enferment ces coteauxOù le pampre en festons‖ rit parmi les ormeaux.Là quatre états divers‖ arrêtent ma pensée :Je vois de ma terrasse,‖ à l'équerre tracée,L'indigent savoyard,‖ utile en ses travaux,Qui vient couper mes blés‖ pour payer ses impôts ;Des riches genevois‖ les campagnes brillantes ;Des bernois valeureux‖ les cités florissantes ;Enfin cette Comté,‖ franche aujourd'hui de nom,Qu'avec l'or de Louis‖ conquit le grand Bourbon :Et du bord de mon lac‖ à tes rives du Tibre,Je te dis, mais tout bas :‖ heureux un peuple libre !Je le suis en secret‖ dans mon obscurité ;Ma retraite et mon âge‖ ont fait ma sûreté.D'un pédant d'Annecy‖ j'ai confondu la rage ;J'ai ri de sa sottise :‖ et quand mon ermitageVoyait dans son enceinte‖ arriver à grands flotsDe cent divers pays‖ les belles, les héros,Des rimeurs, des savants,‖ des têtes couronnées,Je laissais du vilain‖ les fureurs acharnéesHurler d'une voix rauque‖ au bruit de mes plaisirs.Mes sages voluptés‖ n'ont point de repentirs.J'ai fait un peu de bien ;‖ c'est mon meilleur ouvrage.Mon séjour est charmant,‖ mais il était sauvage ;Depuis le grand édit,‖ inculte, inhabité,Ignoré des humains,‖ dans sa triste beauté ;La nature y mourait :‖ je lui portai la vie ;J'osai ranimer tout.‖ Ma pénible industrieRassembla des colons‖ par la misère épars ;J'appelai les métiers,‖ qui précèdent les arts ;Et, pour mieux cimenter‖ mon utile entreprise,J'unis le protestant‖ avec ma sainte église.Toi qui vois d'un même œil‖ frère Ignace et Calvin,Dieu tolérant, Dieu bon,‖ tu bénis mon dessein !André Ganganelli,‖ ton sage et doux vicaire,Sait m'approuver en roi,‖ s'il me blâme en saint-père.L'ignorance en frémit,‖ et Nonotte hébétéS'indigne en son taudis‖ de ma félicité.Ne me demande pas‖ ce que c'est qu'un Nonotte,Un Ignace, un Calvin,‖ leur cabale bigote,Un prêtre, roi de Rome,‖ un pape, un vice-dieu,Qui, deux clefs à la main,‖ commande au même lieuOù tu vis le sénat‖ aux genoux de Pompée,Et la terre en tremblant‖ par César usurpée.Aux champs élysiens‖ tu dois en être instruit.Vingt siècles descendus‖ dans l'éternelle nuitT'ont dit comme tout change,‖ et par quel sort bizarreLe laurier des Trajans‖ fit place à la tiare :Comment ce fou d'Ignace,‖ étrillé dans Paris,Fut mis au rang des saints,‖ même des beaux esprits ;Comment il en déchut,‖ et par quelle aventureNous vint l'abbé Nonotte‖ après l'abbé de Pure.Ce monde, tu le sais,‖ est un mouvant tableauTantôt gai, tantôt triste,‖ éternel, et nouveau.L'empire des romains‖ finit par Augustule ;Aux horreurs de la fronde‖ a succédé la bulle :Tout passe, tout périt,‖ hors ta gloire et ton nom.C'est là le sort heureux‖ des vrais fils d'Apollon :Tes vers en tout pays‖ sont cités d'âge en âge.Hélas ! Je n'aurai point‖ un pareil avantage.Notre langue un peu sèche,‖ et sans inversions,Peut-elle subjuguer‖ les autres nations ?Nous avons la clarté,‖ l'agrément, la justesse ;Mais égalerons-nous‖ l'Italie et la Grèce ?Est-ce assez en effet‖ d'une heureuse clarté,Et ne péchons-nous pas‖ par l'uniformité ?Sur vingt tons différents‖ tu sus monter ta lyre :J'entends ta Lalagé,‖ je vois son doux sourire ;Je n'ose te parler‖ de ton Ligurinus,Mais j'aime ton Mécène,‖ et ris de Catius.Je vois de tes rivaux‖ l'importune phalange :Sous tes traits redoublés‖ enterrés dans la fange,Que pouvaient contre toi‖ ces serpents ténébreux ?Mécène et Pollion‖ te défendaient contre eux.Il n'en est pas ainsi‖ chez nos welches modernes.Un vil tas de grimauds,‖ de rimeurs subalternes,À la cour quelquefois‖ a trouvé des prôneurs ;Ils font dans l'antichambre‖ entendre leurs clameurs.Souvent, en balayant‖ dans une sacristie,Ils traitent un grand roi‖ d'hérétique et d'impie.L'un dit que mes écrits,‖ à Cramer bien vendus,Ont fait dans mon épargne‖ entrer cent mille écus ;L'autre, que j'ai traité‖ la Genèse de fable,Que je n'aime point Dieu,‖ mais que je crains le Diable.Soudain Fréron l'imprime ;‖ et l'avocat MarchandPrétend que je suis mort,‖ et fait mon testament.Un autre moins plaisant,‖ mais plus hardi faussaire,Avec deux faux témoins‖ s'en va chez un notaire,Au mépris de la langue,‖ au mépris de la hart,Rédiger mon symbole‖ en patois savoyard.Ainsi lorsqu'un pauvre homme,‖ au fond de sa Chaumière,En dépit de Tissot‖ finissait sa carrière,On vit avec surprise‖ une troupe de ratsPour lui ronger les pieds‖ se glisser dans ses draps.Chassons loin de chez moi‖ tous ces rats du Parnasse ;Jouissons, écrivons,‖ vivons, mon cher Horace.J'ai déjà passé l'âge‖ où ton grand protecteur,Ayant joué son rôle‖ en excellent acteur,Et sentant que la mort‖ assiégeait sa vieillesse,Voulut qu'on l'applaudît‖ lorsqu'il finit sa pièce.J'ai vécu plus que toi ;‖ mes vers dureront moins.Mais au bord du tombeau‖ je mettrai tous mes soinsÀ suivre les leçons‖ de ta philosophie,À mépriser la mort‖ en savourant la vie,À lire tes écrits‖ pleins de grâce et de sens,Comme on boit d'un vin vieux‖ qui rajeunit les sens.Avec toi l'on apprend‖ à souffrir l'indigence,À jouir sagement‖ d'une honnête opulence,À vivre avec soi-même,‖ à servir ses amis,À se moquer un peu‖ de ses sots ennemis,À sortir d'une vie‖ ou triste ou fortunée,En rendant grâce aux dieux‖ de nous l'avoir donnée.Aussi lorsque mon pouls,‖ inégal et pressé,Faisait peur à Tronchin,‖ près de mon lit placé ;Quand la vieille Atropos,‖ aux humains si sévère,Approchait ses ciseaux‖ de ma trame légère,Il a vu de quel air‖ je prenais mon congé ;Il sait si mon esprit,‖ mon cœur était changé.Huber me faisait rire‖ avec ses pasquinades,Et j'entrais dans la tombe‖ au son de ses aubades.Tu dus finir ainsi.‖ Tes maximes, tes vers,Ton esprit juste et vrai,‖ ton mépris des enfers,Tout m'assure qu'Horace‖ est mort en honnête homme.Le moindre citoyen‖ mourait ainsi dans Rome.Là, jamais on ne vit‖ monsieur l'abbé GriselEnnuyer un malade‖ au nom de l'éternel ;Et, fatiguant en vain‖ ses oreilles lassées,Troubler d'un sot effroi‖ ses dernières pensées.Voulant réformer tout,‖ nous avons tout perdu.Quoi donc ! Un vil mortel,‖ un ignorant tondu,Au chevet de mon lit‖ viendra, sans me connaître,Gourmander ma faiblesse,‖ et me parler en maître !Ne suis-je pas en droit‖ de rabaisser son ton,En lui faisant moi-même‖ un plus sage sermon ?À qui se porte bien‖ qu'on prêche la morale :Mais il est ridicule‖ en notre heure fataleD'ordonner l'abstinence‖ à qui ne peut manger.Un mort dans son tombeau‖ ne peut se corriger.Profitons bien du temps :‖ ce sont là tes maximes.Cher Horace, plains-moi‖ de les tracer en rimes ;La rime est nécessaire‖ à nos jargons nouveaux,Enfants demi-polis‖ des normands et des goths.Elle flatte l'oreille ;‖ et souvent la césurePlaît, je ne sais comment,‖ en rompant la mesure.Des beaux vers pleins de sens‖ le lecteur est charmé.Corneille, Despréaux,‖ et Racine, ont rimé.Mais j'apprends qu'aujourd'hui‖ Melpomène proposeD'abaisser son cothurne,‖ et de parler en prose.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
96((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a poussé / passé masculine, classiqueb déplaire / secrétaire féminine, classiquec oubli / Mably masculine, classiqued Horace / grâce féminine, classiquee discours / amours masculine, classiquef aimable / intraitable féminine, classiqueg toi / roi masculine, classiqueh très-légitime / crime féminine, classiquei assassin / sein masculine, classiquej patrie / Julie féminine, classiquek vers / déserts masculine, classiquel Octave / esclave féminine, classiquem complaisants / d'encens masculine, classiquen agréable / table féminine, classiqueo mots / sots masculine, classiquep philosophique / pacifique féminine, classiqueq lui / l'ennui masculine, classiquer frère / faire féminine, classiques bonheur / l'empereur masculine, classiquet peinture / épicure féminine, classiqueu étonnés / promenés masculine, classiquev l'étendue / nue féminine, classiquew coteaux / ormeaux masculine, classiquex pensée / tracée féminine, classiquey travaux / impôts masculine, classiquez brillantes / florissantes féminine, classiquea nom / Bourbon masculine, classiqueb Tibre / libre féminine, classiquec obscurité / sûreté masculine, classiqued rage / ermitage féminine, classiquee flots / héros masculine, classiquef couronnées / acharnées féminine, classiqueg plaisirs / repentirs masculine, classiqueh ouvrage / sauvage féminine, classiquei inhabité / beauté masculine, classiquej vie / industrie féminine, classiquek épars / arts masculine, classiquel entreprise / église féminine, classiquem Calvin / dessein masculine, classiquen vicaire / saint-père féminine, classiqueo hébété / félicité masculine, classiquep Nonotte / bigote féminine, classiqueq vice-dieu / lieu masculine, classiquer Pompée / usurpée féminine, classiques instruit / nuit masculine, classiquet bizarre / tiare féminine, classiqueu Paris / esprits masculine, classiquev aventure / Pure féminine, classiquew tableau / nouveau masculine, classiquex Augustule / bulle féminine, classiquey nom / d'Apollon masculine, classiquez âge / avantage féminine, classiquea inversions / nations masculine, classiqueb justesse / Grèce féminine, classiquec clarté / l'uniformité masculine, classiqued lyre / sourire féminine, classiquee Ligurinus / Catius masculine, classiquef phalange / fange féminine, classiqueg ténébreux / eux masculine, classiqueh modernes / subalternes féminine, classiquei prôneurs / clameurs masculine, classiquej sacristie / d'impie féminine, classiquek vendus / écus masculine, classiquel fable / Diable féminine, classiquem Marchand / testament masculine, classiquen faussaire / notaire féminine, classiqueo hart / savoyard masculine, classiquep Chaumière / carrière féminine, classiqueq rats / draps masculine, classiquer Parnasse / Horace féminine, classiques protecteur / acteur masculine, classiquet vieillesse / pièce féminine, classiqueu moins / soins masculine, classiquev philosophie / vie féminine, classiquew sens masculine, classiquex l'indigence / opulence féminine, classiquey amis / ennemis masculine, classiquez fortunée / donnée féminine, classiquea pressé / placé masculine, classiqueb sévère / légère féminine, classiquec congé / changé masculine, classiqued pasquinades / aubades féminine, classiquee vers / enfers masculine, classiquef homme / Rome féminine, classiqueg Grisel / l'éternel masculine, classiqueh lassées / pensées féminine, classiquei perdu / tondu masculine, classiquej connaître / maître féminine, classiquek ton / sermon masculine, classiquel morale / fatale féminine, classiquem manger / corriger masculine, classiquen maximes / rimes féminine, classiqueo nouveaux / goths masculine, classiquep césure / mesure féminine, classiqueq charmé / rimé masculine, classiquer propose / prose féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources