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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Iii

1714 A MONSIEUR L’ABBÉ SERVIEN, PRISONNIER AU CHÂTEAU DE VINCENNES

Voltaire· 2 distiquess, décasyllabes, 114 vers

Aimable abbé,‖ dans Paris autrefoisLa volupté‖ de toi reçut des lois ;Les ris badins,‖ les grâces enjouées,À te servir‖ dès longtemps dévouées,Et dès longtemps‖ fuyant les yeux du roi,Marchaient souvent‖ entre Philippe et toi,Te prodiguaient‖ leurs faveurs libérales,Et de leurs mains‖ marquaient dans leurs annales,En lettres d'or,‖ mots et contes joyeux,De ton esprit‖ enfants capricieux.Ô doux plaisirs,‖ amis de l'innocence,Plaisirs goûtés‖ au sein de l'indolence,Et cependant‖ des dévots inconnus !Ô jours heureux !‖ Qu'êtes-vous devenus ?Hélas ! J'ai vu‖ les grâces éplorées,Le sein meurtri,‖ pâles, désespérées ;J'ai vu les ris,‖ tristes et consternés,Jeter les fleurs‖ dont ils étaient ornés ;Les yeux en pleurs,‖ et soupirant leurs peines,Ils suivaient tous‖ le chemin de Vincennes,Et, regardant‖ ce château malheureux,Aux beaux esprits,‖ hélas ! Si dangereux,Redemandaient‖ au destin en colèreLe tendre abbé‖ qui leur servait de père.N'imite point‖ leur sombre désespoir ;Et, puisque enfin‖ tu ne peux plus revoirLe prince aimable‖ à qui tu plais, qui t'aime,Ose aujourd'hui‖ te suffire à toi-même.On ne vit pas‖ au donjon comme ici :Le destin change,‖ il faut changer aussi.Au sel attique,‖ au riant badinage,Il faut mêler‖ la force et le courage ;À son état‖ mesurant ses désirs,Selon les temps‖ se faire des plaisirs,Et suivre enfin,‖ conduit par la nature,Tantôt Socrate,‖ et tantôt épicure.Tel dans son art‖ un pilote assuré,Maître des flots‖ dont il est entouré,Sous un ciel pur‖ où brillent les étoiles,Au vent propice‖ abandonne ses voiles,Et, quand la mer‖ a soulevé ses flots,Dans la tempête‖ il trouve le repos :D'une ancre sûre‖ il fend la molle arène,Trompe des vents‖ l'impétueuse haleine ;Et, du trident‖ bravant les rudes coups,Tranquille et fier,‖ rit des dieux en courroux.Tu peux, abbé,‖ du sort jadis propicePar ta vertu‖ corriger l'injustice ;Tu peux changer‖ ce donjon détestéEn un palais‖ par Minerve habité.Le froid ennui,‖ la sombre inquiétude,Monstres affreux,‖ nés dans la solitude,De ta prison‖ vont bientôt s'exiler.Vois dans tes bras‖ de toutes parts volerL'oubli des maux,‖ le sommeil désirable ;L'indifférence,‖ au cœur inaltérable,Qui, dédaignant‖ les outrages du sort,Voit d'un même œil‖ et la vie et la mort ;La paix tranquille,‖ et la constance altière,Au front d'airain,‖ à la démarche fière,À qui jamais‖ ni les rois ni les dieux,La foudre en main,‖ n'ont fait baisser les yeux.Divinités‖ des sages adorées,Que chez les grands‖ vous êtes ignorées !Le fol amour,‖ l'orgueil présomptueux,Des vains plaisirs‖ l'essaim tumultueux,Troupe volage‖ à l'erreur consacrée,De leurs palais‖ vous défendent l'entrée.Mais la retraite‖ a pour vous des appas :Dans nos malheurs‖ vous nous tendez les bras ;Des passions‖ la troupe confondueÀ votre aspect‖ disparaît éperdue.Par vous, heureux‖ au milieu des revers,Le philosophe‖ est libre dans les fers.Ainsi Fouquet,‖ dont Thémis fut le guide,Du vrai mérite‖ appui ferme et solide,Tant regretté,‖ tant pleuré des neuf sœurs,Le grand Fouquet,‖ au comble des malheurs,Frappé des coups‖ d'une main rigoureuse,Fut plus content‖ dans sa demeure affreuse,Environné‖ de sa seule vertu,Que quand jadis,‖ de splendeur revêtu,D'adulateurs‖ une cour importuneVenait en foule‖ adorer sa fortune.Suis donc, abbé,‖ ce héros malheureux ;Mais ne va pas,‖ tristement vertueux,Sous le beau nom‖ de la philosophie,Sacrifier‖ à la mélancolie,Et par chagrin,‖ plus que par fermeté,T'accoutumer‖ à la calamité.Ne passons point‖ les bornes raisonnables.Dans tes beaux jours,‖ quand les dieux favorablesPrenaient plaisir‖ à combler tes souhaits,Nous t'avons vu,‖ méritant leurs bienfaits,Voluptueux‖ avec délicatesse,Dans tes plaisirs‖ respecter la sagesse.Par les destins‖ aujourd'hui maltraité,Dans ta sagesse‖ aime la volupté.D'un esprit sain,‖ d'un cœur toujours tranquille,Attends qu'un jour,‖ de ton noir domicile

On te rappelle‖ au séjour bienheureux.Que les plaisirs,‖ les grâces, et les jeux,Quand dans Paris‖ ils te verront paraître,Puissent sans peine‖ encor te reconnaître.Sois tel alors‖ que tu fus autrefois ;Et cependant‖ que Sully quelquefoisDans ton château‖ vienne, par sa présence,Contre le sort‖ affermir ta constance.Rien n'est plus doux,‖ après la liberté,Qu'un tel ami‖ dans la captivité.Il est connu‖ chez le dieu du permesse :Grand sans fierté,‖ simple et doux sans bassesse,Peu courtisan,‖ partant homme de foi,Et digne enfin‖ d'un oncle tel que toi.

Versification

Forme
2 distiquess (distiques)
Rimes
57((aa))
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Strophes
2 distiquess
Mots à la rime
a autrefois / lois masculine, classiqueb enjouées / dévouées féminine, classiquec roi / toi masculine, classiqued libérales / annales féminine, classiquee joyeux / capricieux masculine, classiquef l'innocence / l'indolence féminine, classiqueg inconnus / devenus masculine, classiqueh éplorées / désespérées féminine, classiquei consternés / ornés masculine, classiquej peines / Vincennes féminine, classiquek malheureux / dangereux masculine, classiquel colère / père féminine, classiquem désespoir / revoir masculine, classiquen t'aime / toi-même féminine, classiqueo ici / aussi masculine, classiquep badinage / courage féminine, classiqueq désirs / plaisirs masculine, classiquer nature / épicure féminine, classiques assuré / entouré masculine, classiquet étoiles / voiles féminine, classiqueu flots / repos masculine, classiquev arène / haleine féminine, classiquew coups / courroux masculine, classiquex propice / l'injustice féminine, classiquey détesté / habité masculine, classiquez inquiétude / solitude féminine, classiquea s'exiler / voler masculine, classiqueb désirable / inaltérable féminine, classiquec sort / mort masculine, classiqued altière / fière féminine, classiquee dieux / yeux masculine, classiquef adorées / ignorées féminine, classiqueg présomptueux / tumultueux masculine, classiqueh consacrée / l'entrée féminine, classiquei appas / bras masculine, classiquej confondue / éperdue féminine, classiquek revers / fers masculine, classiquel guide / solide féminine, classiquem sœurs / malheurs masculine, classiquen rigoureuse / affreuse féminine, classiqueo vertu / revêtu masculine, classiquep importune / fortune féminine, classiqueq malheureux / vertueux masculine, classiquer philosophie / mélancolie féminine, classiques fermeté / calamité masculine, classiquet raisonnables / favorables féminine, classiqueu souhaits / bienfaits masculine, classiquev délicatesse / sagesse féminine, classiquew maltraité / volupté masculine, classiquex tranquille / domicile féminine, classiquea bienheureux / jeux masculine, classiqueb paraître / reconnaître féminine, classiquec autrefois / quelquefois masculine, classiqued présence / constance féminine, classiquee liberté / captivité masculine, classiquef permesse / bassesse féminine, classiqueg foi / toi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources