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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître liv

1738 AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE

Voltaire· strophe unique, octosyllabes surtout, 68 vers

Vous ordonnez que je vous diseTout ce qu'à Cirey nous faisons :Ne le voyez-vous pas‖ sans qu'on vous en instruise ?Vous êtes notre maître,‖ et nous vous imitons :Nous retenons de vous‖ les plus belles leçonsDe la sagesse d'épicure ;Comme vous, nous sacrifionsÀ tous les arts, à la nature ;Mais de fort loin nous vous suivons.Ainsi, tandis qu'à l'aventureLe dieu du jour lance un rayonAu fond de quelque chambre obscure,De ses traits la lumière pureY peint du plus vaste horizonLa perspective en miniature.Une telle comparaisonSe sent un peu de la lectureEt de Kircher et de Newton.Par ce ton si philosophiqueQu'ose prendre ma faible voix,Peut-être je gâte à la foisLa poésie et la physique.Mais cette nouveauté me pique ;Et du vieux code poétiqueJe commence à braver les lois.Qu'un autre, dans ses vers lyriques,Depuis deux mille ans répétés,Brode encor des fables antiques ;Je veux de neuves vérités.Divinités des bergeries,Naïades des rives fleuries,Satyres, qui dansez toujours,Vieux enfants que l'on nomme amours,Qui faites naître en nos prairiesDe mauvais vers et de beaux jours,Allez remplir les hémistichesDe ces vers pillés et postichesDes rimailleurs suivant les cours.D'une mesure cadencéeJe connais le charme enchanteur :L'oreille est le chemin du cœur ;L'harmonie et son bruit flatteurSont l'ornement de la pensée :Mais je préfère, avec raison,Les belles fautes du génieÀ l'exacte et froide oraisonD'un puriste d'académie.Jardins plantés en symétrie,Arbres nains tirés au cordeau,Celui qui vous mit au niveauEn vain s'applaudit, se récrie,En voyant ce petit morceau :Jardins, il faut que je vous fuie ;Trop d'art me révolte et m'ennuie.J'aime mieux ces vastes forêts :La nature, libre et hardie,Irrégulière dans ses traits,S'accorde avec ma fantaisie.Mais dans ce discours familierEn vain je crois étudierCette nature simple et belle ;Je me sens plus irrégulierEt beaucoup moins aimable qu'elle.Accordez-moi votre pardonPour cette longue rapsodie ;Je l'écrivis avec saillie,Mais peu maître de ma raison,Car j'étais auprès d'Émilie.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
6[abab] 1[ababab] 1[abbaccb] 1[aabba] 1[abba] 1[abbba] 2[abbab] 1[aa] 1[aabab]
Mètre
Octosyllabes surtout (65 de 8, 3 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a dise / instruise féminine, classiqueb faisons / imitons masculine, classiquec leçons / sacrifions masculine, classiqued d'épicure / nature féminine, classiquee suivons / rayon masculine, non classiquef l'aventure / obscure féminine, classiqueg pure / miniature / lecture féminine, classiqueh horizon / comparaison / Newton masculine, classiquei philosophique / physique féminine, classiquej voix / fois / lois masculine, classiquek pique / poétique féminine, classiquel lyriques / antiques féminine, classiquem répétés / vérités masculine, classiquen bergeries / fleuries / prairies féminine, classiqueo toujours / amours masculine, classiquep jours / cours masculine, classiqueq hémistiches / postiches féminine, classiquer cadencée / pensée féminine, classiques enchanteur / cœur / flatteur masculine, classiquet raison / oraison masculine, classiqueu génie / d'académie féminine, classiquev symétrie / récrie féminine, classiquew cordeau / niveau / morceau masculine, classiquex fuie / m'ennuie féminine, classiquey forêts / traits masculine, classiquez hardie / fantaisie féminine, classiquea familier / étudier / irrégulier masculine, classiqueb belle / qu'elle féminine, classiquec pardon / raison masculine, classiqued rapsodie / saillie / d'Émilie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources