Les épîtres, 1706‑1778
Épître Lxiv
1744 AU MÊME
Ceux qui sont nés sous un monarqueFont tous semblant de l'adorer ;Sa majesté, qui le remarque,Fait semblant de les honorer ;Et de cette fausse monnoieQue le courtisan donne au roi,Et que le prince lui renvoie,Chacun vit, ne songeant qu'à soi.Mais lorsque la philosophie,La séduisante poésie,Le goût, l'esprit, l'amour des arts,Rejoignent sous leurs étendards,À trois cents milles de distance,Votre très-royale éloquence,Et mon goût pour tous vos talents ;Quand, sans crainte et sans espérance,Je sens en moi tous vos penchants ;Et lorsqu'un peu de confidenceResserre encor ces nœuds charmants ;Enfin lorsque Berlin attireTous mes sens à Cirey séduits,Alors ne pouvez-vous pas dire :On m'aime, tout roi que je suis ?Enfin l'océan germanique,Qui toujours des bons hambourgeoisServit si bien la république,Vers Embden sera sous vos lois,Avec garnison batavique.Un tel mélange me confond ;Je m'attendais peu, je vous jure,De voir de l'or avec du plomb ;Mais votre creuset me rassure :À votre feu, qui tout épure,Bientôt le vil métal se fond,Et l'or vous demeure en nature.Partout que de prospérités !Vous conquérez, vous héritezDes ports de mer et des provinces ;Vous mariez à de grands princesDe très-adorables beautés ;Vous faites noce, et vous chantezSur votre lyre enchanteresseTantôt de Mars les cruautés,Et tantôt la douce mollesse.Vos sujets, au sein du loisir,Goûtent les fruits de la victoire ;Vous avez et fortune et gloire ;Vous avez surtout du plaisir ;Et cependant le roi mon maître,Si digne avec vous de paraîtreDans la liste des meilleurs rois,S'amuse à faire dans la FlandreCe que vous faisiez autrefoisQuand trente canons à la foisMettaient des bastions en cendre.C'est lui qui, secouru du ciel,Et surtout d'une armée entière,A brisé la forte barrièreQu'à notre nation guerrièreMettait le bon greffier Fagel.De Flandre il court en AllemagneDéfendre les rives du Rhin ;Sans quoi le pandoure inhumainViendrait s'enivrer de ce vinQu'on a cuvé dans la Champagne.Grand roi, je vous l'avais bien ditQue mon souverain magnanimeDans l'Europe aurait du crédit,Et de grands droits à votre estime.Son beau feu, dont un vieux prélatAvait caché les étincelles,À de ses flammes immortellesTout d'un coup répandu l'éclat.Ainsi la brillante fuséeEst tranquille jusqu'au momentOù, par son amorce embrasée,Elle éclaire le firmament,Et, perçant dans les sombres voiles,Semble se mêler aux étoiles,Qu'elle efface par son brillant.C'est ainsi que vous enflammâtesTout l'horizon d'un nouveau ciel,Lorsqu'à Berlin vous commençâtesÀ prendre ce vol immortelDevers la gloire, où vous volâtes.Tout du plus loin que je vous vis,Je m'écriai, je vous prédisÀ l'Europe tout incertaine.Vous parûtes : vingt potentatsSe troublèrent dans leurs états,En voyant ce grand phénomène.Il brille, il donne de beaux jours :J'admire, je bénis son cours ;Mais c'est de loin : voilà ma peine.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 4[abab] 7[aa] 3[ababa] 1[ababcac] 1[aabab] 2[abba] 1[abaab] 2[abbba] 1[ababccb] 1[abbacca]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a monarque / remarque féminine, classiqueb l'adorer / honorer masculine, classiquec monnoie / renvoie féminine, classiqued roi / soi masculine, classiquee philosophie / poésie féminine, classiquef arts / étendards masculine, classiqueg distance / éloquence féminine, classiqueh talents / penchants / charmants masculine, classiquei espérance / confidence féminine, classiquej attire / dire féminine, classiquek séduits / suis masculine, classiquel germanique / république / batavique féminine, classiquem hambourgeois / lois masculine, classiquen confond / plomb / fond masculine, classiqueo jure / rassure féminine, classiquep épure / nature féminine, non classiqueq prospérités / héritez masculine, classiquer provinces / princes féminine, classiques beautés / chantez / cruautés masculine, non classiquet enchanteresse / mollesse féminine, classiqueu loisir / plaisir masculine, classiquev victoire / gloire féminine, classiquew maître / paraître féminine, classiquex rois / autrefois / fois masculine, classiquey Flandre / cendre féminine, classiquez ciel / Fagel masculine, classiquea entière / barrière / guerrière féminine, classiqueb Allemagne / Champagne féminine, classiquec Rhin / inhumain / vin masculine, classiqued dit / crédit masculine, classiquee magnanime / estime féminine, classiquef prélat / l'éclat masculine, classiqueg étincelles / immortelles féminine, classiqueh fusée / embrasée féminine, classiquei moment / firmament / brillant masculine, classiquej voiles / étoiles féminine, classiquek enflammâtes / commençâtes / volâtes féminine, classiquel ciel / immortel masculine, classiquem vis / prédis masculine, classiquen incertaine / phénomène / peine féminine, classiqueo potentats / états masculine, classiquep jours / cours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources