Les épîtres, 1706‑1778
Épître Lxvi
1744 AU ROI DE PRUSSE
À Paris, ce 1er novembre 1744.
Du héros de la GermanieEt du plus bel esprit des roisJe n'ai reçu, depuis trois mois,Ni beaux vers, ni prose polie ;Ma muse en est en léthargie.Je me réveille aux fiers accentsDe l'Allemagne ranimée,Aux fanfares de votre armée,À vos tonnerres menaçants,Qui se mêlent aux cris perçantsDes cent voix de la renommée.Je vois de Berlin à ParisCette déesse vagabonde,De Frédéric et de LouisPorter les noms au bout du monde ;Ces noms, que la gloire a tracésDans un cartouche de lumière ;Ces noms, qui répondent assezDu bonheur de l'Europe entière,S'ils sont toujours entrelacés.Quels seront les heureux poëtes,Les chantres boursouflés des rois,Qui pourront élever leurs voix,Et parler de ce que vous faites ?C'est à vous seul de vous chanter,Vous qu'en vos mains j'ai vu porterLa lyre, et la lance d'Achille ;Vous qui, rapide en votre styleComme dans vos exploits divers,Faites de la prose et des versComme vous prenez une ville.D'Horace heureux imitateur,Sa gaîté, son esprit, sa grâce,Ornent votre style enchanteur ;Mais votre muse le surpasseDans un point cher à notre cœur :L'empereur protégeait Horace,Et vous protégez l'empereur.Fils de Mars et de Calliope,Et digne de ces deux grands noms,Faites le destin de l'Europe,Et daignez faire des chansons ;Et quand Thémis avec BellonePar votre main raffermiraDes césars le funeste trône ;Quand le hongrois cultivera,À l'abri d'une paix profonde,Du Tokai la vigne féconde ;Quand partout son vin se boira,Qu'en le buvant on chanteraLes pacificateurs du monde,Mon prince à Berlin reviendra ;Mon prince à son peuple qui l'aimeLibéralement donneraUn nouvel et bel opéra,Qu'il aura composé lui-même.Chaque auteur vous applaudira ;Car, tout envieux que nous sommesEt du mérite et du grand nom,Un poëte est toujours fort bonÀ la tête de cent mille hommes.Mais, croyez-moi, d'un tel secoursVous n'avez pas besoin pour plaire ;Fussiez-vous pauvre comme Homère,Comme lui vous vivrez toujours.Pardon, si ma plume légère,Que souvent la vôtre enhardit,Écrit toujours au bel espritBeaucoup plus qu'au roi qu'on révère.Le nord, à vos sanglants progrès,Vit des rois le plus formidable :Moi, qui vous approchai de près,Je n'y vis que le plus aimable.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 1[abbaa] 1[abbaab] 4[abab] 1[ababa] 4[abba] 1[aa] 2[aabba] 1[ababcbc] 1[abacbc]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a Germanie / polie / léthargie féminine, classiqueb rois / mois masculine, classiquec accents / menaçants / perçants masculine, classiqued ranimée / armée / renommée féminine, classiquee Paris / Louis masculine, classiquef vagabonde / monde féminine, classiqueg tracés / assez / entrelacés masculine, classiqueh lumière / entière féminine, classiquei poëtes / faites féminine, classiquej rois / voix masculine, classiquek chanter / porter masculine, classiquel d'Achille / style / ville féminine, classiquem divers / vers masculine, classiquen imitateur / enchanteur masculine, classiqueo grâce / surpasse / Horace féminine, classiquep cœur / l'empereur masculine, classiqueq Calliope / l'Europe féminine, classiquer noms / chansons masculine, classiques Bellone / trône féminine, classiquet raffermira / cultivera masculine, classiqueu profonde / féconde / monde féminine, classiquev boira / chantera masculine, classiquew reviendra / donnera masculine, classiquex l'aime / lui-même féminine, classiquey opéra / applaudira masculine, classiquez sommes / hommes féminine, équivalentea nom / bon masculine, classiqueb secours / toujours masculine, classiquec plaire / Homère féminine, classiqued légère / révère féminine, classiquee enhardit / esprit masculine, classiquef progrès / près masculine, classiqueg formidable / aimable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources