Les épîtres, 1706‑1778
Épître Lxxxiv
AU ROI DE PRUSSE
Blaise Pascal a tort,‖ il en faut convenir ;Ce pieux misanthrope,‖ Héraclite sublime,Qui pense qu'ici-bas‖ tout est misère et crime,Dans ses tristes accès‖ ose nous maintenirQu'un roi que l'on amuse,‖ et même un roi qu'on aime,Dès qu'il n'est plus environné,Dès qu'il est réduit à lui-même,Est de tous les mortels‖ le plus infortuné.Il est le plus heureux‖ s'il s'occupe et s'il pense.Vous le prouvez très-bien ;‖ car, loin de votre cour,En hibou fort souvent‖ renfermé tout le jour,Vous percez d'un œil d'aigle‖ en cet abîme immenseQue la philosophie‖ offre à nos faibles yeux ;Et votre esprit laborieux,Qui sait tout observer,‖ tout orner, tout connaître,Qui se connaît lui-même,‖ et qui n'en vaut que mieux,Par ce mâle exercice‖ augmente encor son être.Travailler est le lot‖ et l'honneur d'un mortel.Le repos est, dit-on,‖ le partage du ciel.Je n'en crois rien du tout :‖ quel bien imaginaireD'être les bras croisés‖ pendant l'éternité ?Est-ce dans le néant‖ qu'est la félicité ?Dieu serait malheureux‖ s'il n'avait rien à faire ;Il est d'autant plus Dieu‖ qu'il est plus agissant.Toujours, ainsi que vous,‖ il produit quelque ouvrage :On prétend qu'il fait plus,‖ on dit qu'il se repent.Il préside au scrutin‖ qui, dans le Vatican,Met sur un front ridé‖ la coiffe à triple étage.Du prisonnier Mahmoud‖ il vous fait un sultan.Il mûrit à Moka,‖ dans le sable arabique,Ce café nécessaire‖ aux pays des frimas :Il met la fièvre en nos climats,Et le remède en Amérique.Il a rendu l'humain séjourDe la variété‖ le mobile théâtre ;Il se plut à pétrir‖ d'incarnat et d'albâtreLes charmes arrondis‖ du sein de Pompadour,Tandis qu'il vous étend‖ un noir luisant d'ébèneSur le nez aplati‖ d'une dame africaine,Qui ressemble à la nuit‖ comme l'autre au beau jour.Dieu se joue à son gré‖ de la race mortelle ;Il fait vivre cent ans‖ le normand Fontenelle,Et trousse à trente-neuf‖ mon dévot de Pascal.Il a deux gros tonneaux‖ d'où le bien et le malDescendent en pluie éternelleSur cent mondes divers‖ et sur chaque animal.Les sots, les gens d'esprit,‖ et les fous, et les sages,Chacun reçoit sa dose,‖ et le tout est égal.On prétend que de Dieu‖ les rois sont les images.Les anglais pensent autrement ;Ils disent en plein parlementQu'un roi n'est pas plus dieu‖ que le pape infaillible.Mais il est pourtant très-plausibleQue ces puissants du siècle‖ un peu trop adorés,À la faiblesse humaine‖ ainsi que nous livrés,Ressemblent en un point‖ à notre commun maître :C'est qu'ils font comme lui‖ le mal et le bien-être ;Ils ont les deux tonneaux.‖ Bouchez-moi pour jamaisLe tonneau des dégoûts,‖ des chagrins, des caprices,Dont on voit tant de cours‖ s'abreuver à longs traits ;Répandez de pures délicesSur votre peu d'élus‖ à vos banquets admis ;Que leurs fronts soient sereins,‖ que leurs cœurs soient unis ;Au feu de votre esprit‖ que notre esprit s'éclaire ;Que sans empressement‖ nous cherchions à vous plaire ;Qu'en dépit de la majesté,Notre agréable liberté,Compagne du plaisir,‖ mère de la saillie,Assaisonne avec voluptéLes ragoûts de votre ambrosie.Les honneurs rendent vain,‖ le plaisir rend heureux.Versez les douceurs de la vieSur votre Olympe sablonneux,Et que le bon tonneau‖ soit à jamais sans lie.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 4[abba] 4[abab] 2[aabab] 7[aa] 1[abacbc] 1[abbacca] 1[aabba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (57 de 12, 17 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a convenir / maintenir masculine, classiqueb sublime / crime féminine, classiquec aime / lui-même féminine, classiqued environné / infortuné masculine, classiquee pense / immense féminine, classiquef cour / jour masculine, classiqueg yeux / laborieux / mieux masculine, classiqueh connaître / être féminine, classiquei mortel / ciel masculine, classiquej imaginaire / faire féminine, classiquek l'éternité / félicité masculine, classiquel agissant / repent masculine, classiquem ouvrage / étage féminine, classiquen Vatican / sultan masculine, classiqueo arabique / Amérique féminine, classiquep frimas / climats masculine, classiqueq séjour / Pompadour / jour masculine, classiquer théâtre / d'albâtre féminine, classiques d'ébène / africaine féminine, classiquet mortelle / Fontenelle / éternelle féminine, classiqueu Pascal / mal masculine, classiquev animal / égal masculine, classiquew sages / images féminine, classiquex autrement / parlement masculine, classiquey infaillible / très-plausible féminine, classiquez adorés / livrés masculine, classiquea maître / bien-être féminine, classiqueb jamais / traits masculine, classiquec caprices / délices féminine, classiqued admis / unis masculine, classiquee s'éclaire / plaire féminine, classiquef majesté / liberté / volupté masculine, classiqueg saillie / ambrosie féminine, classiqueh heureux / sablonneux masculine, classiquei vie / lie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources