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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Lxxxv

1755 L’AUTEUR ARRIVANT DANS SA TERRE, PRÈS DU LAC DE GENÈVE

Voltaire· alexandrins et octosyllabes, 122 vers

Mars 1755.

Ô maison d'Aristippe !‖ ô jardins d'épicure !Vous qui me présentez,‖ dans vos enclos divers,Ce qui souvent manque à mes vers,Le mérite de l'art‖ soumis à la nature,Empire de Pomone‖ et de Flore sa sœur,Recevez votre possesseur !Qu'il soit, ainsi que vous,‖ solitaire et tranquille !Je ne me vante point‖ d'avoir en cet asileRencontré le parfait bonheur :Il n'est point retiré‖ dans le fond d'un bocage ;Il est encor moins chez les rois ;Il n'est pas même chez le sage :De cette courte vie‖ il n'est point le partage.Il y faut renoncer ;‖ mais on peut quelquefoisEmbrasser au moins son image.Que tout plaît en ces lieux‖ à mes sens étonnés !D'un tranquille océan‖ l'eau pure et transparenteBaigne les bords fleuris‖ de ces champs fortunés ;D'innombrables coteaux‖ ces champs sont couronnés.Bacchus les embellit ;‖ leur insensible penteVous conduit par degrés‖ à ces monts sourcilleuxQui pressent les enfers‖ et qui fendent les cieux.Le voilà ce théâtre‖ et de neige et de gloire,Éternel boulevard‖ qui n'a point garantiDes lombards le beau territoire.Voilà ces monts affreux‖ célébrés dans l'histoire,Ces monts qu'ont traversés,‖ par un vol si hardi,Les Charles, les Othon,‖ Catinat, et Conti,Sur les ailes de la victoire.Au bord de cette mer‖ où s'égarent mes yeux,Ripaille, je te vois.‖ Ô bizarre Amédée,Est-il vrai que dans ces beaux lieux,Des soins et des grandeurs‖ écartant toute idée,Tu vécus en vrai sage,‖ en vrai voluptueux,Et que, lassé bientôt‖ de ton doux ermitage,Tu voulus être pape,‖ et cessas d'être sage ?Lieux sacrés du repos,‖ je n'en ferais pas tant ;Et, malgré les deux clefs‖ dont la vertu nous frappe,Si j'étais ainsi pénitent,Je ne voudrais point être pape.

Que le chantre flatteur‖ du tyran des romains,L'auteur harmonieux‖ des douces géorgiques,Ne vante plus ces lacs‖ et leurs bords magnifiques,Ces lacs que la nature‖ a creusés de ses mainsDans les campagnes italiques !Mon lac est le premier :‖ c'est sur ces bords heureuxQu'habite des humains‖ la déesse éternelle,L'âme des grands travaux,‖ l'objet des nobles vœux,Que tout mortel embrasse,‖ ou désire, ou rappelle,Qui vit dans tous les cœurs,‖ et dont le nom sacréDans les cours des tyrans‖ est tout bas adoré,La liberté. J'ai vu‖ cette déesse altière,Avec égalité‖ répandant tous les biens,Descendre de Morat‖ en habit de guerrière,Les mains teintes du sang‖ des fiers autrichiensEt de Charles Le Téméraire.Devant elle on portait‖ ces piques et ces dards,On traînait ces canons,‖ ces échelles fatalesQu'elle-même brisa‖ quand ses mains triomphalesDe Genève en danger‖ défendaient les remparts.Un peuple entier la suit,‖ sa naïve allégresseFait à tout l'Apennin‖ répéter ses clameurs ;Leurs fronts sont couronnés‖ de ces fleurs que la GrèceAux champs de Marathon‖ prodiguait aux vainqueurs.C'est là leur diadème ;‖ ils en font plus de compteQue d'un cercle à fleurons‖ de marquis et de comte,Et des larges mortiers‖ à grands bords abattus,Et de ces mitres d'or‖ aux deux sommets pointus.On ne voit point ici‖ la grandeur insultantePortant de l'épaule au côtéUn ruban que la vanitéÀ tissu de sa main brillante,Ni la fortune insolenteRepoussant avec fiertéLa prière humble et tremblanteDe la triste pauvreté.On n'y méprise point‖ les travaux nécessaires :Les états sont égaux,‖ et les hommes sont frères.

Liberté ! Liberté !‖ Ton trône est en ces lieux :La Grèce où tu naquis‖ t'a pour jamais perdue,Avec ses sages et ses dieux.Rome, depuis Brutus,‖ ne t'a jamais revue.Chez vingt peuples polis‖ à peine es-tu connue.Le sarmate à cheval‖ t'embrasse avec fureur ;Mais le bourgeois à pied,‖ rampant dans l'esclavage,Te regarde, soupire,‖ et meurt dans la douleur.L'anglais pour te garder‖ signala son courage :Mais on prétend qu'à Londre‖ on te vend quelquefois.Non, je ne le crois point :‖ ce peuple fier et sageTe paya de son sang,‖ et soutiendra tes droits.Aux marais du Batave‖ on dit que tu chancelles,Tu peux te rassurer :‖ la race des Nassaux,Qui dressa sept autels‖ à tes lois immortelles,Maintiendra de ses mains fidèlesEt tes honneurs et tes faisceaux.Venise te conserve,‖ et Gênes t'a reprise.Tout à côté du trône‖ à Stockholm on t'a mise ;Un si beau voisinage‖ est souvent dangereux.Préside à tout état‖ où la loi t'autorise,Et reste-s-y, si tu le peux.Ne va plus, sous les noms‖ et de ligue et de fronde,Protectrice funeste‖ en nouveautés féconde,Troubler les jours brillants‖ d'un peuple de vainqueurs,Gouverné par les lois,‖ plus encor par les mœurs ;Il chérit la grandeur suprême :Qu'a-t-il besoin de tes faveursQuand son joug est si doux‖ qu'on le prend pour toi-même ?Dans le vaste Orient‖ ton sort n'est pas si beau.Aux murs de Constantin,‖ tremblante et consternée,Sous les pieds d'un vizir‖ tu languis enchaînéeEntre le sabre et le cordeau.Chez tous les levantins‖ tu perdis ton chapeau.Que celui du grand Tell‖ orne en ces lieux ta tête !Descends dans mes foyers‖ en tes beaux jours de fête.Viens m'y faire un destin nouveau.Embellis ma retraite,‖ où l'amitié t'appelle ;Sur de simples gazons‖ viens t'asseoir avec elle.Elle fuit comme toi‖ les vanités des cours,Les cabales du monde‖ et son règne frivole.Ô deux divinités !‖ Vous êtes mon recours.L'une élève mon âme,‖ et l'autre la console :Présidez à mes derniers jours !

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (93 de 12, 25 de 8, 4 de 7)· profil 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a d'épicure / nature féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquec sœur / possesseur / bonheur masculine, classiqued tranquille / asile féminine, classiquee bocage / sage féminine, classiquef rois / quelquefois masculine, classiqueg partage / image féminine, classiqueh étonnés / fortunés / couronnés masculine, classiquei transparente / pente féminine, classiquej sourcilleux / cieux masculine, classiquek gloire / territoire féminine, classiquel garanti / hardi / Conti masculine, classiquem l'histoire / victoire féminine, classiquen yeux / lieux / voluptueux masculine, classiqueo Amédée / idée féminine, classiquep ermitage / sage féminine, classiqueq tant / pénitent masculine, classiquer frappe / pape féminine, classiquea romains / mains masculine, classiqueb géorgiques / magnifiques / italiques féminine, classiquec heureux / vœux masculine, classiqued éternelle / rappelle féminine, classiquee sacré / adoré masculine, classiquef altière / guerrière / Téméraire féminine, classiqueg biens / autrichiens masculine, classiqueh dards / remparts masculine, classiquei fatales / triomphales féminine, classiquej allégresse / Grèce féminine, classiquek clameurs / vainqueurs masculine, classiquel compte / comte féminine, classiquem abattus / pointus masculine, classiquen insultante / brillante féminine, classiqueo côté / vanité masculine, classiquep insolente / tremblante féminine, classiqueq fierté / pauvreté masculine, classiquer nécessaires / frères féminine, classiquea lieux / dieux masculine, classiqueb perdue / revue / connue féminine, classiquec fureur / douleur masculine, classiqued l'esclavage / courage / sage féminine, classiquee quelquefois / droits masculine, classiquef chancelles / immortelles / fidèles féminine, classiqueg Nassaux / faisceaux masculine, classiqueh reprise / mise / t'autorise féminine, classiquei dangereux / peux masculine, classiquej fronde / féconde féminine, classiquek vainqueurs / mœurs / faveurs masculine, classiquel suprême / toi-même féminine, classiquem beau / cordeau masculine, classiquen consternée / enchaînée féminine, classiqueo chapeau / nouveau masculine, classiquep tête / fête féminine, classiqueq t'appelle / elle féminine, classiquer cours / recours / jours masculine, classiques frivole / console féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

122 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources