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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Xci

1761 À DAPHNÉ, CÉLÈBRE ACTRICE (Traduit de l’anglais.)

Voltaire· strophe unique, décasyllabes, 132 vers

1er janvier 1761.

Belle Daphné,‖ peintre de la nature,Vous l'imitez,‖ et vous l'embellissez.La voix, l'esprit,‖ la grâce, la figure,Le sentiment,‖ n'est point encore assez ;Vous nous rendez‖ ces prodiges d'AthèneQue le génie‖ étalait sur la scène.Quand dans les arts‖ de l'esprit et du goûtOn est sublime,‖ on est égal à tout.Que dis-je ? On règne,‖ et d'un peuple fidèleOn est chéri,‖ surtout si l'on est belle.Ô ma Daphné !‖ Qu'un destin si flatteurEst différent‖ du destin d'un auteur !Je crois vous voir‖ sur ce brillant théâtreOù tout Paris,‖ de votre art idolâtre,Porte en tribut‖ son esprit et son cœur.Vous récitez‖ des vers plats et sans grâce,Vous leur donnez‖ la force et la douceur ;D'un froid récit‖ vous réchauffez la glace ;Les contre-sens‖ deviennent des raisons.Vous exprimez‖ par vos sublimes sons,Par vos beaux yeux,‖ ce que l'auteur veut dire ;Vous lui donnez‖ tout ce qu'il croit avoir ;Vous exercez‖ un magique pouvoirQui fait aimer‖ ce qu'on ne saurait lire.On bat des mains,‖ et l'auteur ébaudiSe remercie,‖ et pense être applaudi.La toile tombe,‖ alors le charme cesse.Le spectateur‖ apportait des présentsAssez communs‖ de sifflets et d'encens ;Il fait deux lots‖ quand il sort de l'ivresse,L'un pour l'auteur,‖ l'autre pour son appui :L'encens pour vous,‖ et les sifflets pour lui.Vous cependant,‖ au doux bruit des élogesQui vont pleuvant‖ de l'orchestre et des loges,Marchant en reine,‖ et traînant après vousVingt courtisans‖ l'un de l'autre jaloux,Vous admettez‖ près de votre toiletteDu noble essaim‖ la cohue indiscrète.L'un dans la main‖ vous glisse un billet doux ;L'autre à Passy‖ vous propose une fête :Josse avec vous‖ veut souper tête à tête ;Candale y soupe,‖ et rit tout haut d'eux tous.On vous entoure,‖ on vous presse, on vous lasse.Le pauvre auteur‖ est tapi dans un coin,Se fait petit,‖ tient à peine une place.Certain marquis,‖ l'apercevant de loin,Dit : « ah ! C'est vous ;‖ bonjour, Monsieur Pancrace,Bonjour : vraiment,‖ votre pièce a du bon. »Pancrace fait‖ révérence profonde,Bégaye un mot,‖ à quoi nul ne répond,Puis se retire,‖ et se croit du beau monde.Un intendant‖ des plaisirs dits menus,Chez qui les arts‖ sont toujours bienvenus,Grand connaisseur,‖ et pour vous plein de zèle,Vous avertit‖ que la pièce nouvelleAura l'honneur‖ de paraître à la cour.Vous arrivez,‖ conduite par l'amour :On vous présente‖ à la reine, aux princesses,Aux vieux seigneurs,‖ qui, dans leurs vieux propos,Vont regrettant‖ le chant de La Duclos.Vous recevez‖ compliments et caresses ;Chacun accourt,‖ chacun dit : « la voilà ! »De tous les yeux‖ vous êtes remarquée ;De mille mains‖ on vous verrait claquéeDans le salon,‖ si le roi n'était là.Pancrace suit :‖ un gros huissier lui fermeLa porte au nez ;‖ il reste comme un terme,La bouche ouverte‖ et le front interdit :Tel que Lefranc,‖ qui, tout brillant de gloire,Ayant en cour‖ présenté son mémoire,Crève à la fois‖ d'orgueil et de dépit.Il gratte, il gratte ;‖ il se présente, il dit :« Je suis l'auteur…‖ » hélas ! Mon pauvre hère,C'est pour cela‖ que vous n'entrerez pas.Le malheureux,‖ honteux de sa misère,S'esquive en hâte,‖ et, murmurant tout basDe voir en lui‖ les neuf muses bannies,Du temps passé‖ regrettant les beaux jours,Il rime encore,‖ et s'étonne toujoursDu peu de cas‖ qu'on fait des grands génies.Pour l'achever,‖ quelque compilateur,Froid gazetier,‖ jaloux d'un froid auteur,Quelque Fréron,‖ dans l'âne littéraire,Vient l'entamer‖ de sa dent mercenaire ;À l'aboyeur‖ il reste abandonné,Comme un esclave‖ aux bêtes condamné.Voilà son sort ;‖ et puis cherchez à plaire.Mais c'est bien pis,‖ hélas ! S'il réussit.L'envie alors,‖ Euménide implacable,Chez les vivants‖ harpie insatiable,Que la mort seule‖ à grand'peine adoucit,L'affreuse envie,‖ active, impatiente,Versant le fiel‖ de sa bouche écumante,Court à Paris,‖ par de longs sifflements,Dans leurs greniers‖ réveiller ses enfants.À cette voix,‖ les voilà qui descendent,Qui dans le monde‖ à grands flots se répandent,En manteau court,‖ en soutane, en rabat,En petit-maître,‖ en petit magistrat.Écoutez-les :‖ « cette œuvre dramatiqueEst dangereuse,‖ et l'auteur hérétique. »Maître Abraham‖ va sur lui distillantL'acide impur‖ qu'il vendait sur la Loire ;Maître Crevier,‖ dans sa pesante histoireQu'on ne lit point,‖ condamne son talent.Un petit singe,‖ à face de Thersite,Au sourcil noir,‖ à l'œil noir, au teint gris,Bel esprit faux‖ qui hait les bons esprits,Fou sérieux‖ que le bon sens irrite,Écho des sots,‖ trompette des pervers,En prose dure‖ insulte les beaux vers,Poursuit le sage,‖ et noircit le mérite.Mais écoutez‖ ces pieux loups-garous,Persécuteurs‖ de l'art des Euripides,Qui vont hurlant‖ en phrases insipidesContre la scène,‖ et même contre vous.Quand vos talents‖ entraînent au théâtreUn peuple entier,‖ de votre art idolâtre,Et font valoir‖ quelque ouvrage nouveau,Un possédé,‖ dans le fond d'un tonneauQu'on coupe en deux,‖ et qu'un vieux dais surmonte,Crie au scandale,‖ à l'horreur, à la honte,Et vous dépeint‖ au public abuséComme un démon‖ en fille déguisé.Ainsi toujours,‖ unissant les contraires,Nos chers français,‖ dans leurs têtes légères,Que tous les vents‖ font tourner à leur gré,Vont diffamer‖ ce qu'ils ont admiré.Ô mes amis !‖ Raisonnez, je vous prie ;Un mot suffit.‖ Si cet art est impie,Sans répugnance‖ il le faut abjurer ;S'il ne l'est pas,‖ il le faut honorer.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
4[abab] 29[aa] 9[abba] 1[ababa] 1[abbaa] 1[aabba] 1[abbacca]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a nature / figure féminine, classiqueb l'embellissez / assez masculine, classiquec d'Athène / scène féminine, classiqued goût / tout masculine, classiquee fidèle / belle féminine, classiquef flatteur / auteur masculine, classiqueg théâtre / idolâtre féminine, classiqueh cœur / douceur masculine, classiquei grâce / glace féminine, classiquej raisons / sons masculine, classiquek dire / lire féminine, classiquel avoir / pouvoir masculine, classiquem ébaudi / applaudi masculine, classiquen cesse / l'ivresse féminine, classiqueo présents / d'encens masculine, classiquep appui / lui masculine, classiqueq éloges / loges féminine, classiquer vous / jaloux masculine, classiques toilette / indiscrète féminine, classiquet doux / tous masculine, classiqueu fête / tête féminine, classiquev lasse / place / Pancrace féminine, classiquew coin / loin masculine, classiquex bon / répond masculine, classiquey profonde / monde féminine, non classiquez menus / bienvenus masculine, classiquea zèle / nouvelle féminine, classiqueb cour / l'amour masculine, classiquec princesses / caresses féminine, classiqued propos / Duclos masculine, classiquee voilà / là masculine, classiquef remarquée / claquée féminine, classiqueg ferme / terme féminine, classiqueh interdit / dépit / dit masculine, classiquei gloire / mémoire féminine, classiquej hère / misère féminine, classiquek pas / bas masculine, classiquel bannies / génies féminine, classiquem jours / toujours masculine, classiquen compilateur / auteur masculine, classiqueo littéraire / mercenaire / plaire féminine, classiquep abandonné / condamné masculine, classiqueq réussit / adoucit masculine, classiquer implacable / insatiable féminine, classiques impatiente / écumante féminine, classiquet sifflements / enfants masculine, classiqueu descendent / répandent féminine, classiquev rabat / magistrat masculine, classiquew dramatique / hérétique féminine, classiquex distillant / talent masculine, classiquey Loire / histoire féminine, classiquez Thersite / irrite / mérite féminine, classiquea gris / esprits masculine, classiqueb pervers / vers masculine, classiquec loups-garous / vous masculine, classiqued Euripides / insipides féminine, classiquef nouveau / tonneau masculine, classiqueg surmonte / honte féminine, classiqueh abusé / déguisé masculine, classiquei contraires / légères féminine, classiquej gré / admiré masculine, classiquek prie / impie féminine, classiquel abjurer / honorer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources