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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Xcii

1761 À MADAME DENIS, SUR L’AGRICULTURE

Voltaire· strophe unique, alexandrins, 121 vers

14 mars 1761.

Qu'il est doux d'employer‖ le déclin de son âgeComme le grand Virgile‖ occupa son printemps !Du beau lac de Mantoue‖ il aimait le rivage ;Il cultivait la terre,‖ et chantait ses présents.Mais bientôt, ennuyé‖ des plaisirs du village,D'Alexis et d'Aminte‖ il quitta le séjour,Et, malgré Mævius,‖ il parut à la cour.C'est la cour qu'on doit fuir,‖ c'est aux champs qu'il faut vivre.Dieu du jour, dieu des vers,‖ j'ai ton exemple à suivre.Tu gardas les troupeaux,‖ mais c'étaient ceux d'un roi ;Je n'aime les moutons‖ que quand ils sont à moi.L'arbre qu'on a planté‖ rit plus à notre vueQue le parc de Versaille‖ et sa vaste étendue.Le normand Fontenelle,‖ au milieu de Paris,Prêta des agréments‖ au chalumeau champêtre ;Mais il vantait des soins‖ qu'il craignait de connaître,Et de ses faux bergers‖ il fit de beaux esprits.Je veux que le cœur parle,‖ ou que l'auteur se taise ;Ne célébrons jamais‖ que ce que nous aimons.En fait de sentiment‖ l'art n'a rien qui nous plaise :Ou chantez vos plaisirs,‖ ou quittez vos chansons ;Ce sont des faussetés,‖ et non des fictions.« Mais quoi ! Loin de Paris‖ se peut-il qu'on respire ?Me dit un petit-maître,‖ amoureux du fracas.Les plaisirs dans Paris‖ voltigent sur nos pas :On oublie, on espère,‖ on jouit, on désire ;Il nous faut du tumulte,‖ et je sens que mon cœur,S'il n'est pas enivré,‖ va tomber en langueur.— Attends, bel étourdi,‖ que les rides de l'âgeMûrissent ta raison,‖ sillonnent ton visage ;Que Gaussin t'ait quitté,‖ qu'un ingrat t'ait trahi,Qu'un Bernard t'ait volé,‖ qu'un jaloux hypocriteT'ait noirci des poisons‖ de sa langue maudite ;Qu'un opulent fripon,‖ de ses pareils haï,Ait ravi des honneurs‖ qu'on enlève au mérite :Tu verras qu'il est bon‖ de vivre enfin pour soi,Et de savoir quitter‖ le monde qui nous quitte.— Mais vivre sans plaisir,‖ sans faste, sans emploi !Succomber sous le poids‖ d'un ennui volontaire !— De l'ennui ! Penses-tu‖ que, retiré chez toi,Pour les tiens, pour l'état,‖ tu n'as plus rien a faire ?La nature t'appelle,‖ apprends à l'observer ;La France a des déserts,‖ ose les cultiver ;Elle a des malheureux :‖ un travail nécessaire,Ce partage de l'homme,‖ et son consolateur,En chassant l'indigence‖ amène le bonheur :Change en épis dorés,‖ change en gras pâturagesCes ronces, ces roseaux,‖ ces affreux marécages.Tes vassaux languissants,‖ qui pleuraient d'être nés,Qui redoutaient surtout‖ de former leurs semblables,Et de donner le jour‖ à des infortunés,Vont se lier gaîment‖ par des nœuds désirables ;D'un canton désolé‖ l'habitant s'enrichit ;Turbilli, dans l'Anjou,‖ t'imite et t'applaudit ;Bertin, qui dans son roi‖ voit toujours sa patrie,Prête un bras secourable‖ à ta noble industrie ;Trudaine sait assez‖ que le cultivateurDes ressorts de l'état‖ est le premier moteur,Et qu'on ne doit pas moins,‖ pour le soutien du trône,À la faux de Cérès‖ qu'au sabre de Bellone. »J'aime assez saint Benoît :‖ il prétendit du moinsQue ses enfants tondus,‖ chargés d'utiles soins,Méritassent de vivre‖ en guidant la charrue,En creusant des canaux,‖ en défrichant des bois.Mais je suis peu content‖ du bonhomme François ;Il crut qu'un vrai chrétien‖ doit gueuser dans la rue,Et voulut que ses fils,‖ robustes fainéants,Fissent serment à Dieu‖ de vivre à nos dépens.Dieu veut que l'on travaille‖ et que l'on s'évertue ;Et le sot mari d'Ève,‖ au paradis d'éden,Reçut un ordre exprès‖ d'arranger son jardin.C'est la première loi‖ donnée au premier homme,Avant qu'il eût mangé‖ la moitié de sa pomme.Mais ne détournons point‖ nos mains et nos regardsNi des autres emplois,‖ ni surtout des beaux-arts.Il est des temps pour tout ;‖ et lorsqu'en mes vallées,Qu'entoure un long amas‖ de montagnes pelées,De quelques malheureux‖ ma main sèche les pleurs,Sur la scène, à Paris,‖ j'en fais verser peut-être ;Dans Versaille étonné‖ j'attendris de grands cœurs ;Et, sans croire approcher‖ de Racine, mon maître,Quelquefois je peux plaire,‖ à l'aide de Clairon.Au fond de son bourbier‖ je fais rentrer Fréron.L'archidiacre Trublet‖ prétend que je l'ennuie ;La représaille est juste ;‖ et je sais à proposConfondre les pervers,‖ et me moquer des sots.En vain sur son crédit‖ un délateur s'appuie ;Sous son bonnet carré,‖ que ma main jette à bas,Je découvre, en riant,‖ la tête de Midas.J'honore Diderot,‖ malgré la calomnie ;Ma voix parle plus haut‖ que les cris de l'envie :Les échos des rochers‖ qui ceignent mon désertRépètent après moi‖ le nom de D'Alembert.Un philosophe est ferme,‖ et n'a point d'artifice ;Sans espoir et sans crainte‖ il sait rendre justice :Jamais adulateur,‖ et toujours citoyen,À son prince attaché‖ sans lui demander rien,Fuyant des factions‖ les brigues ennemiesQui se glissent parfois‖ dans nos académies,Sans aimer Loyola,‖ condamnant saint Médard,Des billets qu'on exige‖ il se rit à l'écart,Et laisse aux parlements‖ à réprimer l'église ;Il s'élève à son Dieu,‖ quand il foule à ses piedsUn fatras dégoûtant‖ d'arguments décriés ;Et son âme inflexible‖ au vrai seul est soumise.C'est ainsi qu'on peut vivre‖ à l'ombre de ses bois,En guerre avec les sots,‖ en paix avec soi-même,Gouvernant d'une main‖ le soc de Triptolème,Et de l'autre essayant‖ d'accorder sous ses doigtsLa lyre de Racine‖ et le luth de Chapelle.Ô vous, à l'amitié‖ dans tous les temps fidèle,Vous qui, sans préjugés,‖ sans vices, sans travers,Embellissez mes jours‖ ainsi que mes déserts,Soutenez mes travaux‖ et ma philosophie ;Vous cultivez les arts,‖ les arts vous ont suivie.Le sang du grand Corneille,‖ élevé sous vos yeux,Apprend, par vos leçons,‖ à mériter d'en être.Le père de Cinna‖ vient m'instruire en ces lieux :Son ombre entre nous trois‖ aime encore à paraître ;Son ombre nous console,‖ et nous dit qu'à ParisIl faut abandonner‖ la place aux Scudéris.

Versification

Forme
Strophe unique
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a âge / rivage / village féminine, classiqueb printemps / présents masculine, classiquec séjour / cour masculine, classiqued vivre / suivre féminine, classiquee roi / moi masculine, classiquef vue / étendue féminine, classiqueg Paris / esprits masculine, classiqueh champêtre / connaître féminine, classiquei taise / plaise féminine, classiquej aimons / chansons / fictions masculine, classiquek respire / désire féminine, classiquel fracas / pas masculine, classiquem cœur / langueur masculine, classiquen l'âge / visage féminine, classiqueo trahi / haï masculine, classiquep hypocrite / maudite féminine, classiqueq mérite / quitte féminine, classiquer soi / emploi / toi masculine, classiques volontaire / faire / nécessaire féminine, classiquet l'observer / cultiver masculine, classiqueu consolateur / bonheur masculine, classiquev pâturages / marécages féminine, classiquew nés / infortunés masculine, classiquex semblables / désirables féminine, classiquey s'enrichit / t'applaudit masculine, classiquez patrie / industrie féminine, classiquea cultivateur / moteur masculine, classiqueb trône / Bellone féminine, classiquec moins / soins masculine, classiqued charrue / rue / s'évertue féminine, classiquee bois / François masculine, classiquef fainéants / dépens masculine, classiqueg d'éden / jardin masculine, équivalenteh homme / pomme féminine, classiquei regards / beaux-arts masculine, classiquej vallées / pelées féminine, classiquek pleurs / cœurs masculine, classiquel peut-être / maître féminine, classiquem Clairon / Fréron masculine, classiquen l'ennuie / s'appuie féminine, classiqueo propos / sots masculine, classiquep bas / Midas masculine, classiqueq calomnie / l'envie féminine, classiquer désert / D'Alembert masculine, classiques d'artifice / justice féminine, classiquet citoyen / rien masculine, classiqueu ennemies / académies féminine, classiquev Médard / l'écart masculine, classiquew l'église / soumise féminine, classiquex pieds / décriés masculine, classiquey bois / doigts masculine, classiquez soi-même / Triptolème féminine, classiquea Chapelle / fidèle féminine, classiqueb travers / déserts masculine, classiquec philosophie / suivie féminine, classiqued yeux / lieux masculine, classiquee être / paraître féminine, classiquef Paris / Scudéris masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources