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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Xiii

1716 À MONSIEUR LE DUC D’ORLÉANS, RÉGENT

Voltaire· 1 distiques, alexandrins, 134 vers

Prince chéri des dieux,‖ toi qui sers aujourd'huiDe père à ton monarque,‖ à son peuple d'appui ;Toi qui, de tout l'état‖ portant le poids immense,Immoles ton repos‖ à celui de la France ;Philippe, ne crois point,‖ dans ces jours ténébreux,Plaire à tous les français‖ que tu veux rendre heureux :Aux princes les plus grands,‖ comme aux plus beaux ouvrages,Dans leur gloire naissante‖ il manque des suffrages.Eh ! Qui de sa vertu‖ reçut toujours le prix ?Il est chez les français‖ de ces sombres esprits,Censeurs extravagants‖ d'un sage ministère,Incapables de tout,‖ à qui rien ne peut plaire.Dans leurs caprices vains‖ tristement affermis,Toujours du nouveau maître‖ ils sont les ennemis ;Et, n'ayant d'autre emploi‖ que celui de médire,L'objet le plus auguste‖ irrite leur satire :Ils voudraient de cet astre‖ éteindre la clarté,Et se venger sur lui‖ de leur obscurité.Ne crains point leur poison :‖ quand tes soins politiquesAuront réglé le cours‖ des affaires publiques,Quand tu verras nos cœurs,‖ justement enchantés,Au-devant de tes pas‖ volant de tous côtés,Les cris de ces frondeurs,‖ à leurs chagrins en proie,Ne seront point ouïs‖ parmi nos cris de joie.Mais dédaigne ainsi qu'eux‖ les serviles flatteurs,De la gloire d'un prince‖ infâmes corrupteurs ;Que ta mâle vertu‖ méprise et désavoueLe méchant qui te blâme‖ et le fat qui te loue.Toujours indépendant‖ du reste des humains,Un prince tient sa gloire‖ ou sa honte en ses mains ;Et, quoiqu'on veuille enfin‖ le servir ou lui nuire,Lui seul peut s'élever,‖ lui seul peut se détruire.En vain contre Henri‖ la France a vu longtempsLa calomnie affreuse‖ exciter ses serpents ;En vain de ses rivaux‖ les fureurs catholiquesArmèrent contre lui‖ des mains apostoliques ;Et plus d'un monacal‖ et servile écrivainVendit, pour l'outrager,‖ sa haine et son venin ;La gloire de Henri‖ par eux n'est point flétrie :Leurs noms sont détestés,‖ sa mémoire est chérie.Nous admirons encor‖ sa valeur, sa bonté ;Et longtemps dans la France‖ il sera regretté.Cromwell, d'un joug terrible‖ accablant sa patrie,Vit bientôt à ses pieds‖ ramper la flatterie ;Ce monstre politique,‖ au Parnasse adoré,Teint du sang de son roi,‖ fut aux dieux comparé :Mais malgré les succès‖ de sa prudente audace,L'univers indigné‖ démentait le parnasse,Et de Waller enfin‖ les écrits les plus beauxD'un illustre tyran‖ n'ont pu faire un héros.Louis fit sur son trône‖ asseoir la flatterie ;Louis fut encensé‖ jusqu'à l'idolâtrie.En éloges enfin‖ le parnasse épuiséRépète ses vertus‖ sur un ton presque usé ;Et, l'encens à la main,‖ la docte académieL'endormit cinquante ans‖ par sa monotonie.Rien ne nous a séduits :‖ en vain en plus d'un lieuCent auteurs indiscrets‖ l'ont traité comme un dieu ;De quelque nom sacré‖ que l'opéra le nomme,L'équitable français‖ ne voit en lui qu'un homme.Pour élever sa gloire‖ on ne nous verra plusDégrader les Césars,‖ abaisser les Titus ;Et, si d'un crayon vrai‖ quelque main libre et sûreNous traçait de Louis‖ la fidèle peinture,Nos yeux trop dessillés‖ pourraient dans ce hérosAvec bien des vertus‖ trouver quelques défauts.Prince, ne crois donc point‖ que ces hommes vulgairesQui prodiguent aux grands‖ des écrits mercenaires,Imposant par leurs vers‖ à la postérité,Soient les dispensateurs‖ de l'immortalité.Tu peux, sans qu'un auteur‖ te critique ou t'encense,Jeter les fondements‖ du bonheur de la France ;Et nous verrons un jour‖ l'équitable universPeser tes actions‖ sans consulter nos vers.Je dis plus : un grand prince,‖ un héros, sans l'histoire,Peut même à l'avenir‖ transmettre sa mémoire.Taisez-vous, s'il se peut,‖ illustres écrivains,Inutiles appuis‖ de ces honneurs certains ;Tombez, marbres vivants,‖ que d'un ciseau fidèleAnima sur ses traits‖ la main d'un Praxitèle ;Que tous ces monuments‖ soient partout renversés.Il est grand, il est juste,‖ on l'aime : c'est assez.Mieux que dans nos écrits,‖ et mieux que sur le cuivre,Ce héros dans nos cœurs‖ à jamais doit revivre.L'heureux vieillard, en paix‖ dans son lit expirant,De ce prince à son fils‖ fait l'éloge en pleurant ;Le fils, encor tout plein‖ de son règne adorable,Le vante à ses neveux ;‖ et ce nom respectable,Ce nom dont l'univers‖ aime à s'entretenir,Passe de bouche en bouche‖ aux siècles à venir.C'est ainsi qu'on dira‖ chez la race future :Philippe eut un cœur noble ;‖ ami de la droiture,Politique et sincère,‖ habile et généreux,Constant quand il fallait‖ rendre un mortel heureux ;Irrésolu, changeant,‖ quand le bien de l'empireAu malheur d'un sujet‖ le forçait à souscrire ;Affable avec noblesse,‖ et grand avec bonté,Il sépara l'orgueil‖ d'avec la majesté ;Et le dieu des combats,‖ et la docte Minerve,De leurs présents divins‖ le comblaient sans réserve ;Capable également‖ d'être avec dignitéEt dans l'éclat du trône‖ et dans l'obscurité :Voilà ce que de toi‖ mon esprit se présage.Ô toi de qui ma plume‖ a crayonné l'image,Toi de qui j'attendais‖ ma gloire et mon appui,Ne chanterai-je donc‖ que le bonheur d'autrui ?En peignant ta vertu,‖ plaindrai-je ma misère ?Bienfaisant envers tous,‖ envers moi seul sévère,D'un exil rigoureux‖ tu m'imposes la loi ;Mais j'ose de toi-même‖ en appeler à toi.Devant toi je ne veux‖ d'appui que l'innocence ;J'implore ta justice,‖ et non point ta clémence.Lis seulement ces vers,‖ et juge de leur prix ;Vois ce que l'on m'impute,‖ et vois ce que j'écris.La libre vérité‖ qui règne en mon ouvrageD'une âme sans reproche‖ est le noble partage ;Et de tes grands talents‖ le sage estimateurN'est point de ces couplets‖ l'infâme et vil auteur.Philippe, quelquefois‖ sur une toile antiqueSi ton œil pénétrant‖ jette un regard critique,Par l'injure du temps‖ le portrait effacéNe cachera jamais‖ la main qui l'a tracé ;D'un choix judicieux‖ dispensant la louange,Tu ne confondras point‖ Vignon et Michel-Ange.Prince, il en est ainsi‖ chez nous autres rimeurs ;Et si tu connaissais‖ mon esprit et mes mœurs,D'un peuple de rivaux‖ l'adroite calomnieMe chargerait en vain‖ de leur ignominie ;Tu les démentirais,‖ et je ne verrais plusDans leurs crayons grossiers‖ mes pinceaux confondus ;Tu plaindrais par leurs cris‖ ma jeunesse opprimée ;À verser les bienfaits‖ ta main accoutuméePeut-être de mes maux‖ voudrait me consoler,Et me protégerait‖ au lieu de m'accabler.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
67((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a aujourd'hui / d'appui masculine, classiqueb immense / France féminine, classiquec ténébreux / heureux masculine, classiqued ouvrages / suffrages féminine, classiquee prix / esprits masculine, classiquef ministère / plaire féminine, classiqueg affermis / ennemis masculine, classiqueh médire / satire féminine, classiquei clarté / obscurité masculine, classiquej politiques / publiques féminine, classiquek enchantés / côtés masculine, classiquel proie / joie féminine, classiquem flatteurs / corrupteurs masculine, classiquen désavoue / loue féminine, classiqueo humains / mains masculine, classiquep nuire / détruire féminine, classiqueq longtemps / serpents masculine, classiquer catholiques / apostoliques féminine, classiques écrivain / venin masculine, classiquet flétrie / chérie féminine, classiqueu bonté / regretté masculine, classiquev patrie / flatterie féminine, classiquew adoré / comparé masculine, classiquex audace / parnasse féminine, classiquey beaux / héros masculine, classiquez flatterie / l'idolâtrie féminine, classiquea épuisé / usé masculine, classiqueb académie / monotonie féminine, classiquec lieu / dieu masculine, classiqued nomme / homme féminine, classiquee plus / Titus masculine, classiquef sûre / peinture féminine, classiqueg héros / défauts masculine, classiqueh vulgaires / mercenaires féminine, classiquei postérité / l'immortalité masculine, classiquej t'encense / France féminine, classiquek univers / vers masculine, classiquel l'histoire / mémoire féminine, classiquem écrivains / certains masculine, classiquen fidèle / Praxitèle féminine, classiqueo renversés / assez masculine, classiquep cuivre / revivre féminine, classiqueq expirant / pleurant masculine, classiquer adorable / respectable féminine, classiques s'entretenir / venir masculine, classiquet future / droiture féminine, classiqueu généreux / heureux masculine, classiquev l'empire / souscrire féminine, classiquew bonté / majesté masculine, classiquex Minerve / réserve féminine, classiquey dignité / l'obscurité masculine, classiquez présage / l'image féminine, classiquea appui / d'autrui masculine, classiqueb misère / sévère féminine, classiquec loi / toi masculine, classiqued l'innocence / clémence féminine, classiquee prix / j'écris masculine, classiquef ouvrage / partage féminine, classiqueg estimateur / auteur masculine, classiqueh antique / critique féminine, classiquei effacé / tracé masculine, classiquej louange / Michel-Ange féminine, classiquek rimeurs / mœurs masculine, classiquel calomnie / ignominie féminine, classiquem plus / confondus masculine, classiquen opprimée / accoutumée féminine, classiqueo consoler / m'accabler masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources