Les épîtres, 1706‑1778
Épître Xli
1733 À MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, SUR LA CALOMNIE
Écoutez-moi,‖ respectable Émilie :Vous êtes belle ;‖ ainsi donc la moitiéDu genre humain‖ sera votre ennemie :Vous possédez‖ un sublime génie ;On vous craindra :‖ votre tendre amitiéEst confiante,‖ et vous serez trahie.Votre vertu,‖ dans sa démarche unie,Simple et sans fard,‖ n'a point sacrifiéÀ nos dévots ;‖ craignez la calomnie.Attendez-vous,‖ s'il vous plaît, dans la vie,Aux traits malins‖ que tout fat à la cour,Par passe-temps,‖ souffre et rend tour à tour.La médisance‖ est la fille immortelleDe l'amour-propre‖ et de l'oisiveté.Ce monstre ailé‖ paraît mâle et femelle,Toujours parlant,‖ et toujours écouté.Amusement‖ et fléau de ce monde,Elle y préside,‖ et sa vertu fécondeDu plus stupide‖ échauffe les propos ;Rebut du sage,‖ elle est l'esprit des sots.En ricanant,‖ cette maigre furieVa de sa langue‖ épandre les veninsSur tous états ;‖ mais trois sortes d'humains,Plus que le reste,‖ aliments de l'envie,Sont exposés‖ à sa dent de harpie :Les beaux esprits,‖ les belles, et les grands,Sont de ses traits‖ les objets différents.Quiconque en France‖ avec éclat attireL'œil du public,‖ est sûr de la satire ;Un bon couplet,‖ chez ce peuple falot,De tout mérite‖ est l'infaillible lot.La jeune églé,‖ de pompons couronnée,Devant un prêtre‖ à minuit amenée,Va dire un oui,‖ d'un air tout ingénu,À son mari,‖ qu'elle n'a jamais vu.Le lendemain,‖ en triomphe on la mèneAu cours, au bal,‖ chez Bourbon, chez la reine ;Le lendemain,‖ sans trop savoir comment,Dans tout Paris‖ on lui donne un amant ;Roy la chansonne,‖ et son nom par la villeCourt ajusté‖ sur l'air d'un vaudeville.Églé s'en meurt :‖ ses cris sont superflus.Consolez-vous,‖ églé, d'un tel outrage :Vous pleurerez,‖ hélas ! Bien davantage,Lorsque de vous‖ on ne parlera plus.Et nommez-moi‖ la beauté, je vous prie,De qui l'honneur‖ fut toujours à couvert ?Lisez-moi Bayle,‖ à l'article Schomberg,Vous y verrez‖ que la vierge MarieDes chansonniers,‖ comme une autre, a souffert.Jérusalem‖ a connu la satire.Persans, chinois,‖ baptisés, circoncis,Prennent ses lois :‖ la terre est son empire ;Mais, croyez-moi,‖ son trône est à Paris.Là, tous les soirs,‖ la troupe vagabondeD'un peuple oisif,‖ appelé le beau monde,Va promener‖ de réduit en réduitL'inquiétude‖ et l'ennui qui la suit ;Là, sont en foule‖ antiques mijaurées,Jeunes oisons,‖ et bégueules titrées,Disant des riens‖ d'un ton de perroquet,Lorgnant des sots,‖ et trichant au piquet ;Blondins y sont,‖ beaucoup plus femmes qu'elles,Profondément‖ remplis de bagatelles,D'un air hautain,‖ d'une bruyante voix,Chantant, dansant,‖ minaudant à la fois.Si, par hasard,‖ quelque personne honnête,D'un sens plus droit‖ et d'un goût plus heureux,Des bons écrits‖ ayant meublé sa tête,Leur fait l'affront‖ de penser à leurs yeux,Tout aussitôt‖ leur brillante cohue,D'étonnement‖ et de colère émue,Bruyant essaim‖ de frelons envieux,Pique et poursuit‖ cette abeille charmante,Qui leur apporte,‖ hélas ! Trop imprudente,Ce miel si pur‖ et si peu fait pour eux.Quant aux héros,‖ aux princes, aux ministres,Sujets usés‖ de nos discours sinistres,Qu'on m'en nomme un‖ dans Rome et dans Paris,Depuis César‖ jusqu'au jeune Louis,De Richelieu‖ jusqu'à l'ami d'Auguste,Dont un Pasquin‖ n'ait barbouillé le buste.Ce grand Colbert,‖ dont les soins vigilantsNous avaient plus‖ enrichis en dix ansQue les mignons,‖ les catins et les prêtres,N'ont, en mille ans,‖ appauvri nos ancêtres ;Cet homme unique,‖ et l'auteur, et l'appuiD'une grandeur‖ où nous n'osions prétendre,Vit tout l'état‖ murmurer contre lui ;Et le français‖ osa troubler la cendreDu bienfaiteur‖ qu'il révère aujourd'hui.Lorsque Louis,‖ qui, d'un esprit si ferme,Brava la mort‖ comme ses ennemis,De ses grandeurs‖ ayant subi le terme,Vers sa chapelle‖ allait à Saint-Denis,J'ai vu son peuple,‖ aux nouveautés en proie,Ivre de vin,‖ de folie, et de joie,De cent couplets‖ égayant le convoi,Jusqu'au tombeau‖ maudire encor son roi.Vous avez tous‖ connu, comme je pense,Ce bon régent‖ qui gâta tout en France :Il était né‖ pour la société,Pour les beaux-arts,‖ et pour la volupté ;Grand, mais facile,‖ ingénieux, affable,Peu scrupuleux,‖ mais de crime incapable.Et cependant,‖ ô mensonge ! ô noirceur !Nous avons vu‖ la ville et les provinces,Au plus aimable,‖ au plus clément des princes,Donner les noms…‖ quelle absurde fureur !Chacun les lit‖ ces archives d'horreur,Ces vers impurs,‖ appelés Philippiques,De l'imposture‖ effroyables chroniques ;Et nul français‖ n'est assez généreuxPour s'élever,‖ pour déposer contre eux.Que le mensonge‖ un instant vous outrage,Tout est en feu‖ soudain pour l'appuyer :La vérité‖ perce enfin le nuage,Tout est de glace‖ à vous justifier.Mais voulez-vous,‖ après ce grand exemple,Baisser les yeux‖ sur de moindres objets ?Des souverains‖ descendons aux sujets ;Des beaux esprits‖ ouvrons ici le temple,Temple autrefois‖ l'objet de mes souhaits,Que de si loin‖ Desfontaines contemple,Et que Gacon‖ ne visita jamais.Entrons : d'abord‖ on voit la jalousieDu dieu des vers‖ la fille et l'ennemie,Qui, sous les traits‖ de l'émulation,Souffle l'orgueil,‖ et porte sa furieChez tous ces fous‖ courtisans d'Apollon.Voyez leur troupe‖ inquiète, affamée,Se déchirant‖ pour un peu de fumée,Et l'un sur l'autre‖ épanchant plus de fielQue l'implacable‖ et mordant jansénisteN'en a lancé‖ sur le fin moliniste,Ou que Doucin,‖ cet adroit casuiste,N'en a versé‖ dessus Pasquier-Quesnel.Ce vieux rimeur,‖ couvert d'ignominies,Organe impur‖ de tant de calomnies,Cet ennemi‖ du public outragé,Puni sans cesse,‖ et jamais corrigé,Ce vil Rufus,‖ que jadis votre pèreA, par pitié,‖ tiré de la misère,Et qui bientôt,‖ serpent envenimé,Piqua le sein‖ qui l'avait ranimé ;Lui qui, mêlant‖ la rage à l'impudence,Devant Thémis‖ accusa l'innocence ;L'affreux Rufus,‖ loin de cacher en paixDes jours tissus‖ de honte et de forfaits,Vient rallumer,‖ aux marais de Bruxelles,D'un feu mourant‖ les pâles étincelles,Et contre moi‖ croit rejeter l'affrontDe l'infamie‖ écrite sur son front.Mais que feront‖ tous les traits satiriquesQue d'un bras faible‖ il décoche aujourd'hui.Et ces ramas‖ de larcins marotiques,Moitié français‖ et moitié germaniques,Pétris d'erreur,‖ et de haine, et d'ennui ?Quel est le but,‖ l'effet, la récompense,De ces recueils‖ d'impure médisance ?Le malheureux,‖ délaissé des humains,Meurt des poisons‖ qu'ont préparés ses mains.Ne craignons rien‖ de qui cherche à médire.En vain Boileau,‖ dans ses sévérités,A de Quinault‖ dénigré les beautés ;L'heureux Quinault,‖ vainqueur de la satire,Rit de sa haine,‖ et marche à ses côtés.Moi-même, enfin,‖ qu'une cabale iniqueVoulut noircir‖ de son souffle caustique,Je sais jouir,‖ en dépit des cagots,De quelque gloire,‖ et même du repos.Voici le point‖ sur lequel je me fonde.On entre en guerre‖ en entrant dans le monde.Homme privé,‖ vous avez vos jaloux,Rampant dans l'ombre,‖ inconnus comme vous,Obscurément‖ tourmentant votre vie :Homme public,‖ c'est la publique envieQui contre vous‖ lève son front altier.Le coq jaloux‖ se bat sur son fumier,L'aigle dans l'air,‖ le taureau dans la plaine :Tel est l'état‖ de la nature humaine.La jalousie‖ et tous ses noirs enfantsSont au théâtre,‖ au conclave, aux couvents.Montez au ciel :‖ trois déesses rivalesTroublent le ciel,‖ qui rit de leurs scandales.Que faire donc ?‖ à quel saint recourir ?Je n'en sais point :‖ il faut savoir souffrir.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a Émilie / ennemie féminine, classiqueb moitié / amitié / sacrifié masculine, classiquec génie / trahie féminine, classiqued unie / calomnie / vie féminine, classiquee cour / tour masculine, classiquef immortelle / femelle féminine, classiqueg l'oisiveté / écouté masculine, classiqueh monde / féconde féminine, classiquei propos / sots masculine, classiquej furie / l'envie / harpie féminine, classiquek venins / d'humains masculine, classiquel grands / différents masculine, classiquem attire / satire féminine, classiquen falot / lot masculine, classiqueo couronnée / amenée féminine, classiquep ingénu / vu masculine, classiqueq mène / reine féminine, classiquer comment / amant masculine, classiques ville / vaudeville féminine, classiquet superflus / plus masculine, classiqueu outrage / davantage féminine, classiquev prie / Marie féminine, classiquew couvert / Schomberg / souffert masculine, classiquex satire / empire féminine, classiquey circoncis / Paris masculine, classiquez vagabonde / monde féminine, non classiquea réduit / suit masculine, classiqueb mijaurées / titrées féminine, classiquec perroquet / piquet masculine, classiqued qu'elles / bagatelles féminine, classiquee voix / fois masculine, classiquef honnête / tête féminine, classiqueg heureux / yeux masculine, classiqueh cohue / émue féminine, classiquei envieux / eux masculine, classiquej charmante / imprudente féminine, classiquek ministres / sinistres féminine, classiquel Paris / Louis masculine, classiquem d'Auguste / buste féminine, classiquen vigilants / ans masculine, classiqueo prêtres / ancêtres féminine, classiquep l'appui / lui masculine, classiqueq prétendre / cendre féminine, classiquer aujourd'hui / ennemis / Saint-Denis masculine, classiques ferme / terme féminine, classiquet proie / joie féminine, classiqueu convoi / roi masculine, classiquev pense / France féminine, non classiquew société / volupté masculine, classiquex affable / incapable féminine, classiquey noirceur / fureur / d'horreur masculine, classiquez provinces / princes féminine, classiquea Philippiques / chroniques féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquec outrage / nuage féminine, classiqued l'appuyer / justifier masculine, classiquee exemple / temple / contemple féminine, classiquef objets / sujets masculine, classiqueg souhaits / jamais masculine, classiqueh jalousie / l'ennemie / furie féminine, classiquei l'émulation / d'Apollon masculine, classiquej affamée / fumée féminine, classiquek fiel / Pasquier-Quesnel masculine, classiquel janséniste / moliniste / casuiste féminine, classiquem d'ignominies / calomnies féminine, classiquen outragé / corrigé masculine, classiqueo père / misère féminine, classiquep envenimé / ranimé masculine, classiqueq l'impudence / l'innocence féminine, classiquer paix / forfaits masculine, classiques Bruxelles / étincelles féminine, classiquet l'affront / front masculine, classiqueu satiriques / marotiques / germaniques féminine, classiquev aujourd'hui / d'ennui masculine, classiquew récompense / médisance féminine, classiquex humains / mains masculine, classiquey médire / satire féminine, classiquez sévérités / beautés / côtés masculine, classiquea inique / caustique féminine, classiqueb cagots / repos masculine, classiquec fonde / monde féminine, classiqued jaloux / vous masculine, classiquee vie / envie féminine, classiquef altier / fumier masculine, classiqueg plaine / humaine féminine, classiqueh enfants / couvents masculine, classiquei rivales / scandales féminine, classiquej recourir / souffrir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
187 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources