Odes, 1775
XV. Sur la mort de S. A. R. madame la princesse de Bareith
1759
Lorsqu'en des tourbillons‖ de flamme et de fuméeCent tonnerres d'airain,‖ précédés des éclairs,De leurs globes brûlants‖ renversent une armée ;Quand de guerriers mourants‖ les sillons sont couverts,Tous ceux qu'épargna la foudre,Voyant rouler dans la poudreLeurs compagnons massacrés,Sourds à la Pitié timide,Marchent d'un pas intrépideSur leurs membres déchirés.
Ces féroces humains,‖ plus durs, plus inflexiblesQue l'acier qui les couvre‖ au milieu des combats,S'étonnent à la fin‖ de devenir sensibles,D'éprouver la pitié‖ qu'ils ne connaissaient pas,Lorsque la Mort en silenceD'un pas terrible s'avanceVers un objet plein d'attraits,Quand ces yeux qui dans les âmesLançaient les plus douces flammesVont s'éteindre pour jamais.
Une famille entière,‖ interdite, éplorée,Se presse en gémissant‖ vers un lit de douleurs :La victime l'attend,‖ pâle, défigurée,Tendant une main faible‖ à ses amis en pleurs.Tournant en vain la paupièreVers un reste de lumièreQu'elle gémit de trouver,Elle présente sa tête ;La faux redoutable est prête,Et la Mort va la lever.
Le coup part, tout s'éteint :‖ c'en est fait, il ne resteDe tant de dons heureux,‖ de tant d'attraits si chers,De ces sens animés‖ d'une flamme céleste,Qu'un cadavre glacé,‖ la pâture des vers.Ce spectacle lamentable,Cette perte irréparableVous frappe d'un coup plus fortQue cent mille funéraillesDe ceux qui, dans les batailles,Donnaient et souffraient la mort.
O Bareith ! ô vertus !‖ ô grâces adorées !Femme sans préjugés,‖ sans vice, et sans erreur,Quand la mort t'enleva‖ de ces tristes contrées,De ce séjour de sang,‖ de rapine, et d'horreur,Les nations acharnéesDe leurs haines forcenéesSuspendirent les fureurs ;Les discordes s'arrêtèrent ;Tous les peuples s'accordèrentA t'honorer de leurs pleurs.
De la douce Vertu‖ tel est le sûr empire ;Telle est la digne offrande‖ à tes mânes sacrés.Vous qui n'êtes que grands,‖ vous qu'un flatteur admire,Vous traitons-nous ainsi‖ lorsque vous expirez ?La mort que Dieu vous envoieEst le seul moment de joieQui console nos esprits.Emportez, âmes cruelles,Ou nos haines éternelles,Ou nos éternels mépris.
Mais toi dont la vertu‖ fut toujours secourable,Toi dans qui l'héroïsme‖ égala la bonté,Qui pensais en grand homme,‖ en philosophe aimable,Qui de ton sexe enfin‖ n'avais que la beauté,Si ton insensible cendreChez les morts pouvait entendreTous ces cris de notre amour,Tu dirais dans ta pensée :Les dieux m'ont récompenséeQuand ils m'ont ôté le jour.
C'est nous, tristes humains,‖ nous qui sommes à plaindre,Dans nos champs désolés‖ et sous nos boulevards,Condamnés à souffrir,‖ condamnés à tout craindreDes serpents de l'Envie‖ et des fureurs de Mars.Les peuples foulés gémissent,Les arts, les vertus périssent,On assassine les rois ;Tandis que l'on ose encore,Dans ce siècle que j'abhorre,Parler de mœurs et de lois !
Hélas ! qui désormais‖ dans une cour paisibleRetiendra sagement‖ la Superstition,Le sanglant Fanatisme,‖ et l'Athéisme horrible,Enchaînés sous les pieds‖ de la Religion ?Qui prendra pour son modèleLa loi pure et naturelleQue Dieu grava dans nos cœurs ?Loi sainte, aujourd'hui proscritePar la fureur hypocriteD'ignorants persécuteurs !
Des tranquilles hauteurs‖ de la philosophieTa pitié contemplait‖ avec des yeux sereinsCes fantômes changeants‖ du songe de la vie,Tant de travaux détruits,‖ tant de projets si vains ;Ces factions indocilesQui tourmentent dans nos villesNos citoyens obstinés ;Ces intrigues si cruellesQui font des cours les plus bellesUn séjour d'infortunés.
Du temps qui fuit toujours‖ tu fis toujours usage :O combien tu plaignais‖ l'infâme oisivetéDe ces esprits sans goût,‖ sans force, et sans courage,Qui meurent pleins de jours,‖ et n'ont point existé !La vie est dans la penséeSi l'âme n'est exercée,Tout son pouvoir se détruit ;Ce flambeau sans nourritureN'a qu'une lueur obscure,Plus affreuse que la nuit.
Illustres meurtriers,‖ victimes mercenaires,Qui, redoutant la honte‖ et maîtrisant la peur,L'un par l'autre animés‖ aux combats sanguinaires,Fuiriez si vous l'osiez,‖ et mourez par honneur ;Une femme, une princesse,Dans sa tranquille sagesseDu sort dédaignant les coups,Souffrant ses maux sans se plaindre,Voyant la mort sans la craindre,Était plus brave que vous.
Mais qui célébrera‖ l'amitié courageuse,Première des vertus,‖ passion des grands cœurs,Feu sacré dont brûla‖ ton âme généreuse,Qui s'épurait encore‖ au creuset des malheurs ?Rougissez, âmes communes,Dont les diverses fortunesGouvernent les sentiments,Frêles vaisseaux sans boussole,Qui tournez au gré d'Éole,Plus légers que ses enfants.
Cependant elle meurt,‖ et Zoïle respire !Et des lâches Séjans‖ un lâche imitateurA la vertu tremblante‖ insulte avec empire ;Et l'hypocrite en paix‖ sourit au délateur !Le troupeau faible des sages,Dispersé par les orages,Va périr sans successeurs ;Leurs noms, leurs vertus, s'oublient,Et les enfers multiplientLa race des oppresseurs.
Tu ne chanteras plus,‖ solitaire Sylvandre,Dans ce palais des arts‖ où les sons de ta voixContre les préjugés‖ osaient se faire entendre,Et de l'humanité‖ faisaient parler les droits ;Mais, dans ta noble retraite,Ta voix, loin d'être muette,Redouble ses chants vainqueurs,Sans flatter les faux critiques,Sans craindre les fanatiques,Sans chercher des protecteurs.
Vils tyrans des esprits,‖ vous serez mes victimes,Je vous verrai pleurer‖ à mes pieds abattus ;A la postérité‖ je peindrai tous vos crimesDe ces mâles crayons‖ dont j'ai peint les vertus.Craignez ma main raffermie :A l'opprobre, à l'infamie,Vos noms seront consacrés,Comme le sont à la gloireLes enfants de la VictoireQue ma muse a célébrés.
Versification
- Forme
- 16 dizains (dizains)
- Rimes
- 16(ababccdeed)
- Mètre
- Heptasyllabes et alexandrins (96 de 7, 64 de 12)· profil 7, 6+6
- Strophes
- 16 dizains
- Mots à la rime
- a fumée / armée féminine, classiqueb éclairs / couverts masculine, classiquec foudre / poudre féminine, classiqued massacrés / déchirés masculine, classiquee timide / intrépide féminine, classiquea inflexibles / sensibles féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquec silence / s'avance féminine, classiqued d'attraits / jamais masculine, classiquee âmes / flammes féminine, classiquea éplorée / défigurée féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec paupière / lumière féminine, classiqued trouver / lever masculine, classiquee tête / prête féminine, classiquea reste / céleste féminine, classiqueb chers / vers masculine, classiquec lamentable / irréparable féminine, classiqued fort / mort masculine, classiquee funérailles / batailles féminine, classiquea adorées / contrées féminine, classiqueb erreur / d'horreur masculine, classiquec acharnées / forcenées féminine, classiqued fureurs / pleurs masculine, classiquee s'arrêtèrent / s'accordèrent féminine, classiquea empire / admire féminine, classiqueb sacrés / expirez masculine, classiquec envoie / joie féminine, classiqued esprits / mépris masculine, classiquee cruelles / éternelles féminine, classiquea secourable / aimable féminine, classiqueb bonté / beauté masculine, classiquec cendre / entendre féminine, classiqued amour / jour masculine, classiquee pensée / récompensée féminine, classiquea plaindre / craindre féminine, classiqueb boulevards / Mars masculine, classiquec gémissent / périssent féminine, classiqued rois / lois masculine, classiquee encore / j'abhorre féminine, classiquea paisible / horrible féminine, classiqueb Superstition / Religion masculine, classiquec modèle / naturelle féminine, classiqued cœurs / persécuteurs masculine, classiquee proscrite / hypocrite féminine, classiquea philosophie / vie féminine, classiqueb sereins / vains masculine, classiquec indociles / villes féminine, classiqued obstinés / d'infortunés masculine, classiquee cruelles / belles féminine, classiquea usage / courage féminine, classiqueb oisiveté / existé masculine, classiquec pensée / exercée féminine, classiqued détruit / nuit masculine, classiquee nourriture / obscure féminine, classiquea mercenaires / sanguinaires féminine, classiqueb peur / honneur masculine, classiquec princesse / sagesse féminine, classiqued coups / vous masculine, classiquea courageuse / généreuse féminine, classiqueb cœurs / malheurs masculine, classiquec communes / fortunes féminine, classiqued sentiments / enfants masculine, classiquee boussole / d'Éole féminine, classiquea respire / empire féminine, classiqueb imitateur / délateur masculine, classiquec sages / orages féminine, classiqued successeurs / oppresseurs masculine, classiquee s'oublient / multiplient féminine, classiquea Sylvandre / entendre féminine, classiqueb voix / droits masculine, classiquec retraite / muette féminine, classiqued vainqueurs / protecteurs masculine, classiquee critiques / fanatiques féminine, classiquea victimes / crimes féminine, classiqueb abattus / vertus masculine, classiquec raffermie / l'infamie féminine, classiqued consacrés / célébrés masculine, classiquee gloire / Victoire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de Voltaire, Paris, Lefèvre, Libraire,, Firmin Didot frères, Libraires, 1833· numérisation poesies.net· Sources