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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

X. L’Homme à la Nature

Louise-Victorine Ackermann· 21 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 84 vers

À Madame Juglar

Eh bien ! reprends-le donc‖ ce peu de fange obscureQui pour quelques instants‖ s’anima sous ta main ;Dans ton dédain superbe,‖ implacable Nature,Brise à jamais le moule humain.

De ces tristes débris‖ quand tu verrais, ravie,D’autres créations‖ éclore à grands essaims,Ton Idée éclater‖ en des formes de viePlus dociles à tes desseins,

Est-ce à dire que Lui,‖ ton espoir, ta chimère,Parce qu’il fut rêvé,‖ puisse un jour exister ?Tu crois avoir conçu,‖ tu voudrais être mère ;A l’œuvre ! il s’agit d’enfanter.

Change en réalité‖ ton attente sublime.Mais quoi ! pour les franchir,‖ malgré tous tes élans,La distance est trop grande‖ et trop profond l’abîmeEntre ta pensée et tes flancs.

La mort est le seul fruit‖ qu’en tes crises futuresIl te sera donné‖ d’atteindre et de cueillir ;Toujours nouveaux débris,‖ toujours des créaturesQue tu devras ensevelir.

Car sur ta route en vain‖ l’âge à l’âge succède ;Les tombes, les berceaux‖ ont beau s’accumuler,L’Idéal qui te fuit,‖ l’Idéal qui t’obsède,A l’infini pour reculer.

L’objet de ta poursuite‖ éternelle et sans trêveDemeure un but trompeur‖ à ton vol impuissantEt, sous le nimbe ardent‖ du désir et du rêve,N’est qu’un fantôme éblouissant.

Il resplendit de loin,‖ mais reste inaccessible.Prodigue de travaux,‖ de luttes, de trépas,Ta main me sacrifie‖ à ce fils impossible ;Je meurs, et Lui ne naîtra pas.

Pourtant je suis ton fils‖ aussi ; réel, vivace,Je sortis de tes bras‖ des les siècles lointains ;Je porte dans mon cœur,‖ je porte sur ma face,Le signe empreint des hauts destins.

Un avenir sans fin‖ s’ouvrait ; dans la carrièreLe Progrès sur ses pas‖ me pressait d’avancer ;Tu n’aurais même encor‖ qu’à lever la barrière :Je suis là, prêt à m’élancer.

Je serais ton sillon‖ ou ton foyer intense ;Tu peux selon ton gré‖ m’ouvrir ou m’allumer.Une unique étincelle,‖ ô mère ! une semence !Tout s’enflamme ou tout va germer.

Ne suis-je point encor‖ seul à te trouver belle ?J’ai compté tes trésors,‖ j’atteste ton pouvoir,Et mon intelligence,‖ ô Nature éternelle !T’a tendu ton premier miroir.

En retour je n’obtiens‖ que dédain et qu’offense.Oui, toujours au péril‖ et dans les vains combats !Éperdu sur ton sein,‖ sans recours ni défense,Je m’exaspère et me débats.

Ah ! si du moins ma force‖ eût égalé ma rage,Je l’aurais déchiré‖ ce sein dur et muet :Se rendant aux assauts‖ de mon ardeur sauvage,Il m’aurait livré son secret.

C’en est fait, je succombe,‖ et quand tu dis : « J’aspire ! »Je te réponds : « Je souffre !‖ » infirme, ensanglanté ;Et par tout ce qui naît ,‖ par tout ce qui respire,Ce cri terrible est répété.

Oui, je souffre ! et c’est toi,‖ mère, qui m’extermines,Tantôt frappant mes flancs,‖ tantôt blessant mon cœur ;Mon être tout entier,‖ par toutes ses racines,Plonge sans fond dans la douleur.

J’offre sous le soleil‖ un lugubre spectacle.Ne naissant, ne vivant‖ que pour agoniser.L’abîme s’ouvre ici,‖ là se dresse l’obstacle :Ou m’engloutir, ou me briser !

Mais, jusque sous le coup‖ du désastre suprême,Moi, l’homme, je t’accuse‖ à la face des cieux.Créatrice, en plein front‖ reçois donc l’anathèmeDe cet atome audacieux.

Sois maudite, ô marâtre !‖ en tes œuvres immenses,Oui, maudite à ta source‖ et dans tes éléments,Pour tous tes abandons,‖ tes oublis, tes démences,Aussi pour tes avortements !

Que la Force en ton sein‖ s’épuise perte à perte !Que la Matière, à bout‖ de nerf et de ressort,Reste sans mouvement,‖ et se refuse, inerte,A te suivre dans ton essor !

Qu’envahissant les cieux,‖ l’Immobilité morneSous un voile funèbre‖ éteigne tout flambeau,Puisque d’un univers‖ magnifique et sans borneTu n’as su faire qu’un tombeau !

Paris, février 1871

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (63 de 12, 21 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a obscure / Nature féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb essaims / desseins masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb exister / d’enfanter masculine, classiquea sublime / l’abîme féminine, classiqueb élans / flancs masculine, classiquea futures / créatures féminine, classiqueb cueillir / ensevelir masculine, classiquea succède / t’obsède féminine, classiqueb s’accumuler / reculer masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb impuissant / éblouissant masculine, classiquea inaccessible / impossible féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea vivace / face féminine, classiqueb lointains / destins masculine, classiquea carrière / barrière féminine, classiqueb d’avancer / m’élancer masculine, classiquea intense / semence féminine, classiqueb m’allumer / germer masculine, classiquea belle / éternelle féminine, classiqueb pouvoir / miroir masculine, classiquea qu’offense / défense féminine, classiqueb combats / débats masculine, classiquea rage / sauvage féminine, classiqueb muet / secret masculine, classiquea J’aspire / respire féminine, classiqueb ensanglanté / répété masculine, classiquea m’extermines / racines féminine, classiqueb cœur / douleur masculine, classiquea spectacle / l’obstacle féminine, classiqueb agoniser / briser masculine, classiquea suprême / l’anathème féminine, classiqueb cieux / audacieux masculine, classiquea immenses / démences féminine, classiqueb éléments / avortements masculine, classiquea perte / inerte féminine, classiqueb ressort / essor masculine, non classiquea morne / borne féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources