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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

IX. La Nature à l’Homme

Louise-Victorine Ackermann· 21 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 84 vers

Dans tout l’enivrement‖ d’un orgueil sans mesure,Ébloui des lueurs‖ de ton esprit borné,Homme, tu m’as crié :‖ « Repose-toi, Nature !Ton œuvre est close : je suis né ! » !

Quoi ! lorsqu’elle a l’espace‖ et le temps devant elle,Quand la matière est là‖ sous son doigt créateur,Elle s’arrêterait,‖ l’ouvrière immortelle,Dans l’ivresse de son labeur ?

Et c’est toi qui serais‖ mes limites dernières ?L’atome humain pourrait‖ entraver mon essor ?C’est à cet abrégé‖ de toutes les misèresQu’aurait tendu mon long effort ?

Non, tu n’es pas mon but,‖ non, tu n’es pas ma borneA te franchir déjà‖ je songe en te créant ;Je ne viens pas du fond‖ de l’éternité morne.Pour n’aboutir qu’à ton néant.

Ne me vois-tu donc pas,‖ sans fatigue et sans trêve,Remplir l’immensité‖ des œuvres de mes mains ?Vers un terme inconnu,‖ mon espoir et mon rêve,M’élancer par mille chemins,

Appelant, tour à tour‖ patiente ou pressée,Et jusqu’en mes écarts‖ poursuivant mon dessein,A la forme, à la vie‖ et même à la penséeLa matière éparse en mon sein ?

J’aspire ! C’est mon cri,‖ fatal, irrésistible.Pour créer l’univers‖ je n’eus qu’à le jeter ;L’atome s’en émut‖ dans sa sphère invisible,L’astre se mit à graviter.

L’éternel mouvement‖ n’est que l’élan des chosesVers l’idéal sacré‖ qu’entrevoit mon désir ;Dans le cours ascendant‖ de mes métamorphosesJe le poursuis sans le saisir ;

Je le demande aux cieux,‖ à l’onde, à l’air fluide,Aux éléments confus,‖ aux soleils éclatants ;S’il m’échappe ou résiste‖ à mon étreinte avide,Je le prendrai des mains du Temps.

Quand j’entasse à la fois‖ naissances, funérailles,Quand je crée ou détruis‖ avec acharnement,Que fais-je donc, sinon‖ préparer mes entraillesPour ce suprême enfantement ?

Point d’arrêt à mes pas,‖ point de trêve à ma tâche !Toujours recommencer‖ et toujours repartir.Mais je n’engendre pas‖ sans fin et sans relâchePour le plaisir d’anéantir.

J’ai déjà trop longtemps‖ fait œuvre de marâtre,J’ai trop enseveli,‖ j’ai trop exterminé,Moi qui ne suis au fond‖ que la mère idolâtreD’un seul enfant qui n’est pas né.

Quand donc pourrai-je enfin,‖ émue et palpitante,Après tant de travaux‖ et tant d’essais ingrats,A ce fils de mes vœux‖ et de ma longue attenteOuvrir éperdument les bras ?

De toute éternité,‖ certitude sublime !Il est conçu ; mes flancs‖ l’ont senti s’agiter.L’amour qui couve en moi,‖ l’amour que je comprimeN’attend que Lui pour éclater.

Qu’il apparaisse au jour,‖ et, nourrice en délire,Je laisse dans mon sein‖ ses regards pénétrer.— Mais un voile te cache.‖ — Eh bien ! je le déchire :Me découvrir c’est me livrer.

Surprise dans ses jeux,‖ la Force est asservie.Il met les Lois au joug.‖ A sa voix, à son gré,Découvertes enfin,‖ les sources de la VieVont épancher leur flot sacré.

Dans son élan superbe‖ Il t’échappe, ô Matière !Fatalité, sa main‖ rompt tes anneaux d’airain !Et je verrai planer‖ dans sa propre lumièreUn être libre et souverain.

Où serez-vous alors,‖ vous qui venez de naître,Ou qui naîtrez encore,‖ ô multitude, essaim,Qui, saisis tout à coup‖ du vertige de l’être,Sortiez en foule de mon sein ?

Dans la mort, dans l’oubli.‖ Sous leurs vagues obscuresLes âges vous auront‖ confondus et roulés,Ayant fait un berceau‖ pour les races futuresDe vos limons accumulés.

Toi-même qui te crois‖ la couronne et le faîteDu monument divin‖ qui n’est point achevé,Homme, qui n’es au fond‖ que l’ébauche imparfaiteDu chef-d’œuvre que j’ai rêvé,

A ton tour, à ton heure,‖ if faut que tu périsses.Ah ! ton orgueil a beau‖ s’indigner et souffrir,Tu ne seras jamais‖ dans mes mains créatricesQue de l’argile à repétrir.

Nice, novembre 1867

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (63 de 12, 21 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a mesure / Nature féminine, classiqueb borné / né masculine, classiquea elle / immortelle féminine, classiqueb créateur / labeur masculine, classiquea dernières / misères féminine, classiqueb essor / effort masculine, non classiquea borne / morne féminine, classiqueb créant / néant masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb mains / chemins masculine, classiquea pressée / pensée féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea irrésistible / invisible féminine, classiqueb jeter / graviter masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea fluide / avide féminine, classiqueb éclatants / Temps masculine, classiquea funérailles / entrailles féminine, classiqueb acharnement / enfantement masculine, classiquea tâche / relâche féminine, classiqueb repartir / d’anéantir masculine, classiquea marâtre / idolâtre féminine, classiqueb exterminé / né masculine, classiquea palpitante / attente féminine, classiqueb ingrats / bras masculine, classiquea sublime / comprime féminine, classiqueb s’agiter / éclater masculine, classiquea délire / déchire féminine, classiqueb pénétrer / livrer masculine, classiquea asservie / Vie féminine, classiqueb gré / sacré masculine, classiquea Matière / lumière féminine, classiqueb d’airain / souverain masculine, classiquea naître / l’être féminine, classiqueb essaim / sein masculine, classiquea obscures / futures féminine, classiqueb roulés / accumulés masculine, classiquea faîte / imparfaite féminine, classiqueb achevé / rêvé masculine, classiquea périsses / créatrices féminine, classiqueb souffrir / repétrir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources