Poésies philosophiques, 1871
XI. La Guerre
À la mémoire de mon neveu Le lieutenant Victor Fabrègue Tué à Gravelotte.
I
Du fer, du feu, du sang !‖ C’est elle ! c’est la GuerreDebout, le bras levé,‖ superbe en sa colère,Animant le combat‖ d’un geste souverain.Aux éclats de sa voix‖ s’ébranlent les armées ;Autour d’elle traçant‖ des lignes enflammées,Les canons ont ouvert‖ leurs entrailles d’airain.
Partout chars, cavaliers,‖ chevaux, masse mouvante !En ce flux et reflux,‖ sur cette mer vivante,A son appel ardent‖ l’épouvante s’abat.Sous sa main qui frémit,‖ en ses desseins féroces,Pour aider et fournir‖ aux massacres atrocesToute matière est arme,‖ et tout homme soldat.
Puis, quand elle a repu‖ ses yeux et ses oreillesDe spectacles navrants,‖ de rumeurs sans pareilles,Quand un peuple agonise‖ en son tombeau couché,Pâle sous ses lauriers,‖ l’âme d’orgueil remplie,Devant l’œuvre achevée‖ et la tâche accomplie,Triomphante elle crie‖ à la Mort : « Bien fauché ! » !
Oui, bien fauché ! Vraiment‖ la récolte est superbe ;Pas un sillon qui n’ait‖ des cadavres pour gerbe !Les plus beaux, les plus forts‖ sont les premiers frappés.Sur son sein dévasté‖ qui saigne et qui frissonneL’Humanité, semblable‖ au champ que l’on moissonne,Contemple avec douleur‖ tous ces épis coupés.
Hélas ! au gré du vent‖ et sous sa douce haleineIls ondulaient au loin,‖ des coteaux à la plaine,Sur la tige encor verte‖ attendant leur saison.Le soleil leur versait‖ ses rayons magnifiques ;Riches de leur trésor,‖ sous les cieux pacifiques,Ils auraient pu mûrir‖ pour une autre moisson.
II
Si vivre c’est lutter,‖ à l’humaine énergiePourquoi n’ouvrir jamais‖ qu’une arène rougie ?Pour un prix moins sanglant‖ que les morts que voilàL’homme ne pourrait-il‖ concourir et combattre ?Manque-t-il d’ennemis‖ qu’il serait beau d’abattre ?Le malheureux ! il cherche,‖ et la Misère est là !
Qu’il lui crie : « A nous deux !‖ » et que sa main virileS’acharne sans merci‖ contre ce flanc stérileQu’il s’agit avant tout‖ d’atteindre et de percer.A leur tour, le front haut,‖ l’Ignorance et le Vice,L’un sur l’autre appuyé,‖ l’attendent dans la lice :Qu’il y descende donc,‖ et pour les terrasser.
A la lutte entraînez‖ les nations entières.Délivrance partout !‖ effaçant les frontières,Unissez vos élans‖ et tendez-vous la main.Dans les rangs ennemis‖ et vers un but unique,Pour faire avec succès‖ sa trouée héroïque,Certes ce n’est pas trop‖ de tout l’effort humain.
L’heure semblait propice,‖ et le penseur candideCroyait, dans le lointain‖ d’une aurore splendide,Voir de la Paix déjà‖ poindre le front tremblant.On respirait. Soudain,‖ la trompette à la bouche,Guerre, tu reparais,‖ plus âpre, plus farouche,Écrasant le progrès‖ sous ton talon sanglant.
C’est à qui le premier,‖ aveuglé de furie,Se précipitera‖ vers l’immense tuerie.A mort ! point de quartier !‖ L’emporter ou périr !Cet inconnu qui vient‖ des champs ou de la forgeEst un frère ; il fallait‖ l’embrasser, — on l’égorge.Quoi ! lever pour frapper‖ des bras faits pour s’ouvrir !
Les hameaux, les cités‖ s’écroulent dans les flammes.Les pierres ont souffert ;‖ mais que dire des âmes ?Près des pères les fils‖ gisent inanimés.Le Deuil sombre est assis‖ devant les foyers vides,Car ces monceaux de morts,‖ inertes et livides,Étaient des cœurs aimants‖ et des êtres aimés.
Affaiblis et ployant‖ sous la tâche infinie,Recommence, Travail !‖ rallume-toi, Génie !Le fruit de vos labeurs‖ est broyé, dispersé.Mais quoi ! tous ces trésors‖ ne formaient qu’un domaine ;C’était le bien commun‖ de la famille humaine,Se ruiner soi-même,‖ ah ! c’est être insensé !
Guerre, au seul souvenir‖ des maux que tu déchaînes,Fermente au fond des cœurs‖ le vieux levain des haines ;Dans le limon laissé‖ par tes flots ravageursDes germes sont semés‖ de rancune et de rage,Et le vaincu n’a plus,‖ dévorant son outrage,Qu’un désir, qu’un espoir :‖ enfanter des vengeurs.
Ainsi le genre humain,‖ à force de revanches,Arbre découronné,‖ verra mourir ses branches,Adieu, printemps futurs !‖ Adieu, soleils nouveaux !En ce tronc mutilé‖ la sève est impossible.Plus d’ombre, plus de fleurs !‖ et ta hache inflexible,Pour mieux frapper les fruits,‖ a tranché les rameaux.
III
Non, ce n’est point à nous,‖ penseur et chantre austère,De nier les grandeurs‖ de la mort volontaire ;D’un élan généreux‖ il est beau d’y courir.Philosophes, savants,‖ explorateurs, apôtres,Soldats de l’Idéal,‖ ces héros sont les nôtres :Guerre ! ils sauront sans toi‖ trouver pour qui mourir.
Mais à ce fier brutal‖ qui frappe et qui mutile,Aux exploits destructeurs,‖ au trépas inutile,Ferme dans mon horreur,‖ toujours je dirai : « Non ! »O vous que l’Art enivre‖ ou quelque noble envie,Qui, débordant d’amour,‖ fleurissez pour la vie,On ose vous jeter‖ en pâture au canon !
Liberté, Droit, Justice,‖ affaire de mitraille !Pour un lambeau d’État,‖ pour un pan de muraille,Sans pitié, sans remords,‖ un peuple est massacré.— Mais il est innocent !‖ — Qu’importe ? On l’extermine.Pourtant la vie humaine‖ est de source divine :N’y touchez pas, arrière !‖ Un homme, c’est sacré !
Sous des vapeurs de poudre‖ et de sang, quand les astresPâlissent indignés‖ parmi tant de désastres,Moi-même à la fureur‖ me laissant emporter,Je ne distingue plus‖ les bourreaux des victimes ;Mon âme se soulève,‖ et devant de tels crimesJe voudrais être foudre‖ et pouvoir éclater.
Du moins te poursuivant‖ jusqu’en pleine victoire,A travers tes lauriers,‖ dans les bras de l’HistoireQui, séduite, pourrait‖ t’absoudre et te sacrer,O Guerre, Guerre impie,‖ assassin qu’on encense,Je resterai, navrée‖ et dans mon impuissance,Bouche pour te maudire,‖ et cœur pour t’exécrer !
Paris, 8 février 1871
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 19(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 sizains
- Mots à la rime
- a Guerre / colère féminine, classiqueb souverain / d’airain masculine, classiquec armées / enflammées féminine, classiquea mouvante / vivante féminine, classiqueb s’abat / soldat masculine, classiquec féroces / atroces féminine, classiquea oreilles / pareilles féminine, classiqueb couché / fauché masculine, classiquec remplie / accomplie féminine, classiquea superbe / gerbe féminine, classiqueb frappés / coupés masculine, classiquec frissonne / moissonne féminine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb saison / moisson masculine, classiquec magnifiques / pacifiques féminine, classiquea énergie / rougie féminine, classiqueb voilà / là masculine, classiquec combattre / d’abattre féminine, classiquea virile / stérile féminine, classiqueb percer / terrasser masculine, classiquec Vice / lice féminine, classiquea entières / frontières féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquec unique / héroïque féminine, classiquea candide / splendide féminine, classiqueb tremblant / sanglant masculine, classiquec bouche / farouche féminine, classiquea furie / tuerie féminine, classiqueb périr / s’ouvrir masculine, classiquec forge / l’égorge féminine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb inanimés / aimés masculine, classiquec vides / livides féminine, classiquea infinie / Génie féminine, classiqueb dispersé / insensé masculine, classiquec domaine / humaine féminine, classiquea déchaînes / haines féminine, classiqueb ravageurs / vengeurs masculine, classiquec rage / outrage féminine, classiquea revanches / branches féminine, classiqueb nouveaux / rameaux masculine, classiquec impossible / inflexible féminine, classiquea austère / volontaire féminine, classiqueb courir / mourir masculine, classiquec apôtres / nôtres féminine, classiquea mutile / inutile féminine, classiqueb Non / canon masculine, classiquec envie / vie féminine, classiquea mitraille / muraille féminine, classiqueb massacré / sacré masculine, classiquec l’extermine / divine féminine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb emporter / éclater masculine, classiquec victimes / crimes féminine, classiquea victoire / l’Histoire féminine, classiqueb sacrer / t’exécrer masculine, classiquec encense / impuissance féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources