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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

VIII. Paroles d’un Amant

Louise-Victorine Ackermann· 16 quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 64 vers

Au courant de l’amour‖ lorsque je m’abandonne,Dans le torrent divin‖ quand je plonge enivré,Et presse éperdument‖ sur mon sein qui frissonneUn être idolâtré.

Je sais que je n’étreins‖ qu’une forme fragile,Qu’elle peut à l’instant‖ se glacer sous ma main,Que ce cœur tout à moi,‖ fait de flamme et d’argile,Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien,‖ rien, pas une étincelleQui s’élance et remonte‖ à son foyer lointain :Un peu de terre en hâte,‖ une pierre qu’on scelle,Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein,‖ à cette heure dernière,Quand des restes humains‖ le souffle a déserté,Devant ces froids débris,‖ devant cette poussièreParler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est‖ cette étrange menace ?A l’amant qui gémit,‖ sous son deuil écrasé,Pourquoi jeter ce mot‖ qui terrifie et glaceUn cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit‖ de la fosse profonde,S’ouvrirait à l’objet‖ de mon amour jaloux ?C’est assez d’un tombeau,‖ je ne veux pas d’un mondeSe dressant entre nous.

On me répond en vain‖ pour calmer mes alarmes !« L’être dont sans pitié‖ la mort te sépara,Ce ciel que tu maudis,‖ dans le trouble et les larmes,Le ciel te le rendra. » !

Me le rendre, grand Dieu !‖ mais ceint d’une auréole,Rempli d’autres pensers,‖ brûlant d’une autre ardeur,N’ayant plus rien en soi‖ de cette chère idoleQui vivait sur mon cœur !

Ah ! j’aime mieux cent fois‖ que tout meure avec elle,Ne pas la retrouver,‖ ne jamais la revoir ;La douleur qui me navre‖ est certes moins cruelleQue votre affreux espoir.

Tant que je sens encor,‖ sous ma moindre caresse,Un sein vivant frémir‖ et battre à coups pressés,Qu’au-dessus du néant‖ un même flot d’ivresseNous soulève enlacés,

Sans regret inutile‖ et sans plaintes amères,Par la réalité‖ je me laisse ravir.Non, mon cœur ne s’est pas‖ jeté sur des chimères :Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment‖ de votre là-haut morne,Moi qui ne suis qu’élan,‖ que tendresse et transports ?Mon ciel est ici-bas,‖ grand ouvert et sans borne ;Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature,‖ ô créatrice, ô mère !Quand sous ton œil divin‖ un couple s’est uni,Qu’importe à leur amour‖ qu’il se sache éphémèreS’il se sent infini ?

C’est une volupté,‖ mais terrible et sublime,De jeter dans le vide‖ un regard éperdu,Et l’on s’étreint plus fort‖ lorsque sur un abîmeOn se voit suspendu.

Quand la Mort serait là,‖ quand l’attache invisibleSoudain se délierait‖ qui nous retient encor,Et quand je sentirais‖ dans une angoisse horribleM’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas.‖ Fort de ma douleur même,Tout entier à l’adieu‖ qui va nous séparer,J’aurais assez d’amour‖ en cet instant suprêmePour ne rien espérer.

Nice, 17 mai 1867

Versification

Forme
16 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (48 de 12, 16 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
16 quatrains
Mots à la rime
a m’abandonne / frissonne féminine, classiqueb enivré / idolâtré masculine, classiquea fragile / d’argile féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea étincelle / scelle féminine, classiqueb lointain / éteint masculine, non classiquea dernière / poussière féminine, classiqueb déserté / d’éternité masculine, classiquea menace / glace féminine, classiqueb écrasé / brisé masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb jaloux / nous masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb sépara / rendra masculine, classiquea auréole / idole féminine, classiqueb ardeur / cœur masculine, classiquea elle / cruelle féminine, classiqueb revoir / espoir masculine, classiquea caresse / d’ivresse féminine, classiqueb pressés / enlacés masculine, classiquea amères / chimères féminine, classiqueb ravir / s’assouvir masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb transports / corps masculine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb uni / infini masculine, classiquea sublime / abîme féminine, classiqueb éperdu / suspendu masculine, classiquea invisible / horrible féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb séparer / espérer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources