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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies philosophiques, 1871

VII. Prométhée

Louise-Victorine Ackermann· strophes variées, alexandrins surtout, 144 vers

À Daniel Stern

Ὀρᾶτε δεσμώτην με δύσποτμον θεὸν,
τὸν Διὸς ἐχθρὸν . . . . . .
διὰ τὴν λίαν φιλότητα βροτῶν.Eschyle, Prométhée.

Frappe encor, Jupiter,‖ accable-moi, mutileL’ennemi terrassé‖ que tu sais impuissant !Écraser n’est pas vaincre,‖ et ta foudre inutileS’éteindra dans mon sang,

Avant d’avoir dompté‖ l’héroïque penséeQui fait du vieux Titan‖ un révolté divin ;C’est elle qui te brave,‖ et ta rage insenséeN’a cloué sur ces monts‖ qu’un simulacre vain.Tes coups n’auront porté‖ que sur un peu d’argile ;Libre dans les liens‖ de cette chair fragile,L’âme de Prométhée‖ échappe à ta fureur.Sous l’ongle du vautour‖ qui sans fin me dévore,Un invisible amour‖ fait palpiter encoreLes lambeaux de mon cœur.

Si ces pics désolés‖ que la tempête assiègeOnt vu couler parfois‖ sur leur manteau de neigeDes larmes que mes yeux‖ ne pouvaient retenir,Vous le savez, rochers,‖ immuables muraillesQue d’horreur cependant‖ je sentais tressaillir,La source de mes pleurs‖ était dans mes entrailles ;C’est la compassion‖ qui les a fait jaillir.

Ce n’était point assez‖ de mon propre martyre ;Ces flancs ouverts, ce sein‖ qu’un bras divin déchireEst rempli de pitié‖ pour d’autres malheureux.Je les vois engager‖ une lutte éternelle ;L’image horrible est là ;‖ j’ai devant la prunelleLa vision des maux‖ qui vont fondre sur eux.Ce spectacle navrant‖ m’obsède et m’exaspère.Supplice intolérable‖ et toujours renaissant,Mon vrai, mon seul vautour,‖ c’est la pensée amèreQue rien n’arrachera‖ ces germes de misèreQue ta haine a semés‖ dans leur chair et leur sang.

Pourtant, ô Jupiter,‖ l’homme est ta créature ;C’est toi qui l’as conçu,‖ c’est toi qui l’as formé,Cet être déplorable,‖ infirme, désarmé,Pour qui tout est danger,‖ épouvante, torture,Qui, dans le cercle étroit‖ de ses jours enfermé,Étouffe et se débat,‖ se blesse et se lamente.Ah ! quand tu le jetas‖ sur la terre inclémente,Tu savais quels fléaux‖ l’y devaient assaillir,Qu’on lui disputerait‖ sa place et sa pâture,Qu’un souffle l’abattrait,‖ que l’aveugle NatureDans son indifférence‖ allait l’ensevelir.Je l’ai trouvé blotti‖ sous quelque roche humide,Ou rampant dans les bois,‖ spectre hâve et timideQui n’entendait partout‖ que gronder et rugir,Seul affamé, seul triste‖ au grand banquet des êtres,Du fond des eaux, du sein‖ des profondeurs champêtresTremblant toujours de voir‖ un ennemi surgir.

Mais quoi ! sur cet objet‖ de ta haine immortelle,Imprudent que j’étais,‖ je me suis attendri ;J’allumai la pensée‖ et jetai l’étincelleDans cet obscur limon‖ dont tu l’avais pétri.Il n’était qu’ébauché,‖ j’achevai ton ouvrage.Plein d’espoir et d’audace,‖ en mes vastes desseinsJ’aurais sans hésiter‖ mis les cieux au pillage,Pour le doter après‖ du fruit de mes larcins.Je t’ai ravi le feu ;‖ de conquête en conquêteJ’arrachais de tes mains‖ ton sceptre révéré.Grand Dieu ! ta foudre à temps‖ éclata sur ma tête ;Encore un attentat,‖ l’homme était délivré !

La voici donc ma faute,‖ exécrable et sublime.Compatir, quel forfait !‖ Se dévouer, quel crime !Quoi ! j’aurais, impuni,‖ défiant tes rigueurs,Ouvert aux opprimés‖ mes bras libérateurs ?Insensé ! m’être ému‖ quand la pitié s’expie !Pourtant c’est Prométhée,‖ oui, c’est ce même impieQui naguère t’aidait‖ à vaincre les Titans.J’étais à tes côtés‖ dans l’ardente mêlée ;Tandis que mes conseils‖ guidaient les combattants,Mes coups faisaient trembler‖ la demeure étoilée.Il s’agissait pour moi‖ du sort de l’univers :Je voulais en finir‖ avec les dieux pervers.

Ton règne allait m’ouvrir‖ cette ère pacifiqueQue mon cœur transporté‖ saluait de ses vœux.En son cours éthéré‖ le soleil magnifiqueN’aurait plus éclairé‖ que des êtres heureux.La Terreur s’enfuyait‖ en écartant les ombresQui voilaient ton sourire‖ ineffable et clément,Et le réseau d’airain‖ des Nécessités sombresSe brisait de lui-même‖ aux pieds d’un maître aimant.Tout était joie, amour,‖ essor, efflorescence ;Lui-même Dieu n’était‖ que le rayonnementDe la toute-bonté‖ dans la toute-puissance.

O mes désirs trompés !‖ O songe évanoui !Des splendeurs d’un tel rêve,‖ encor l’œil ébloui,Me retrouver devant‖ l’iniquité céleste.Devant un Dieu jaloux‖ qui frappe et qui déteste,Et dans mon désespoir‖ me dire avec horreur :« Celui qui pouvait tout‖ a voulu la douleur ! » !

Mais ne t’abuse point !‖ Sur ce roc solitaireTu ne me verras pas‖ succomber en entier.Un esprit de révolte‖ a transformé la terre,Et j’ai dès aujourd’hui‖ choisi mon héritier.Il poursuivra mon œuvre‖ en marchant sur ma trace,Né qu’il est comme moi‖ pour tenter et souffrir.Aux humains affranchis‖ je lègue mon audace,Héritage sacré‖ qui ne peut plus périr.La raison s’affermit,‖ le doute est prêt à naître.Enhardis à ce point‖ d’interroger leur maître,Des mortels devant eux‖ oseront te citer :Pourquoi leurs maux ? Pourquoi‖ ton caprice et ta haine ?Oui, ton juge t’attend,‖ — la conscience humaine ;Elle ne peut t’absoudre‖ et va te rejeter.

Le voilà, ce vengeur‖ promis à ma détresse !Ah ! quel souffle épuré‖ d’amour et d’allégresseEn traversant le monde‖ enivrera mon cœurLe jour où, moins hardie‖ encor que magnanime,Au lieu de l’accuser,‖ ton auguste victimeNiera son oppresseur !

Délivré de la Foi‖ comme d’un mauvais rêve,L’homme répudiera‖ les tyrans immortels,Et n’ira plus, en proie‖ à des terreurs sans trêve,Se courber lâchement‖ au pied de tes autels.Las de le trouver sourd,‖ il croira le ciel vide.Jetant sur toi son voile‖ éternel et splendide,La Nature déjà‖ te cache à son regard ;Il ne découvrira‖ dans l’univers sans borne,Pour tout Dieu désormais,‖ qu’un couple aveugle et morne,La Force et le Hasard.

Montre-toi, Jupiter,‖ éclate alors, fulmine,Contre ce fugitif‖ à ton joug échappé !Refusant dans ses maux‖ de voir ta main divine,Par un pouvoir fatal‖ il se dira frappé.Il tombera sans peur,‖ sans plainte, sans prière ;Et quand tu donnerais‖ ton aigle et ton tonnerrePour l’entendre pousser,‖ au fort de son tourment,Un seul cri qui t’atteste,‖ une injure, un blasphème,Il restera muet :‖ ce silence suprêmeSera ton châtiment.

Tu n’auras plus que moi‖ dans ton immense empirePour croire encore en toi,‖ funeste Déité.Plutôt nier le jour‖ ou l’air que je respireQue ta puissance inique‖ et que ta cruauté.Perdu dans cet azur,‖ sur ces hauteurs sublimes,Ah ! j’ai vu de trop près‖ tes fureurs et tes crimes ;J’ai sous tes coups déjà‖ trop souffert, trop saigné ;Le doute est impossible‖ à mon cœur indigné.Oui ! tandis que du Mal,‖ œuvre de ta colère,Renonçant désormais‖ à sonder le mystère,L’esprit humain ailleurs‖ portera son flambeau,Seul je saurai le mot‖ de cette énigme obscure,Et j’aurai reconnu,‖ pour comble de torture,Un Dieu dans mon bourreau.

Nice, 30 novembre 1865

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[abab] 19[aa] 9[abba] 1[ababa] 1[abaab] 1[abbab] 1[ababcbc]
Mètre
Alexandrins surtout (138 de 12, 6 de 6)· profil 6, 6+6
Mots à la rime
a mutile / inutile féminine, classiqueb impuissant / sang masculine, non classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb divin / vain masculine, classiquea d’argile / fragile féminine, classiquea fureur / cœur masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquea assiège / neige féminine, classiquea retenir / tressaillir / jaillir masculine, classiqueb murailles / entrailles féminine, classiquea martyre / déchire féminine, classiquea malheureux / eux masculine, classiqueb éternelle / prunelle féminine, classiquea m’exaspère / amère / misère féminine, classiqueb renaissant / sang masculine, classiquea créature / torture féminine, non classiqueb formé / désarmé / enfermé masculine, classiquea lamente / inclémente féminine, classiquea assaillir / l’ensevelir masculine, classiqueb pâture / Nature féminine, classiquea humide / timide féminine, classiquea rugir / surgir masculine, classiqueb êtres / champêtres féminine, classiquea immortelle / l’étincelle féminine, classiqueb attendri / pétri masculine, classiquea ouvrage / pillage féminine, classiqueb desseins / larcins masculine, classiquea conquête / tête féminine, classiqueb révéré / délivré masculine, classiquea sublime / crime féminine, classiquea rigueurs / libérateurs masculine, classiquea s’expie / impie féminine, classiquea Titans / combattants masculine, classiqueb mêlée / étoilée féminine, classiquea l’univers / pervers masculine, classiquea pacifique / magnifique féminine, classiqueb vœux / heureux masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb clément / aimant / rayonnement masculine, classiquec efflorescence / toute-puissance féminine, classiquea évanoui / ébloui masculine, classiquea céleste / déteste féminine, classiquea horreur / douleur masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb entier / héritier masculine, classiquea trace / audace féminine, classiqueb souffrir / périr masculine, classiquea naître / maître féminine, classiquea citer / rejeter masculine, classiqueb haine / humaine féminine, classiquea détresse / d’allégresse féminine, classiquea cœur / oppresseur masculine, classiqueb magnanime / victime féminine, classiquea rêve / trêve féminine, classiqueb immortels / autels masculine, classiquea vide / splendide féminine, classiquea regard / Hasard masculine, classiqueb borne / morne féminine, classiquea fulmine / divine féminine, classiqueb échappé / frappé masculine, classiquea prière / tonnerre féminine, classiquea tourment / châtiment masculine, classiqueb blasphème / suprême féminine, classiquea empire / respire féminine, classiqueb Déité / cruauté masculine, classiquea sublimes / crimes féminine, classiquea saigné / indigné masculine, classiquea colère / mystère féminine, classiquea flambeau / bourreau masculine, classiqueb obscure / torture féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de L. Ackermann, Alphonse Lemerre, éditeur, 1885· numérisation poesies.net· Sources