Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies
A Charles Monselet
LETTRE FAMILIÈRE
J’arrive de Monte-CarloOù j’ai vu se lever dans l’eauLa lune rondeLaquelle à mes yeux éblouisA fait l’effet d’un gros louisDoublé dans l’onde.
Sur les grands escaliers déserts,Une blondine avec des airsTrès moscovitesDaignait vers dix heures moins quart,M’adresser, de son doux regard,Quelques invites.
En rougissant, elle passa…Je n’en suis pas plus fier pour ça ;Car le cher ange,Les astres en furent témoins !Devait me croire pour le moinsAgent de change.
Le tapis était engageant ;Mais n’ayant pas besoin d’argentPour cette année,J’ai, sous la lune, mieux aiméM’en aller contempler la Mé-Diterranée.
Tout au bord d’un abîme bleuJ’ai cheminé, tremblant un peu,Et fait mes frasquesLe long des fabuleux rochersOù se rôtissent, accrochés,Les Monégasques.
Et là parmi les grands cactusLes aloès tordus, pointusEn fer de piqueJ’ai cru voir passer les turbansDe nos bons vieux aïeux, forbansVenus d’Afrique.
Puis, toujours pauvre, mais serein,J’ai bravement repris le trainQui me ramèneVers les chers remparts couleur d’orOù je compte bien vivre encorUne semaine.
Antibes, vrai paradis, j’enPuis prendre à témoin d’Alheim (Jean),Va voir ses toiles :Ciels de nacre, criques d’azurSi claires qu’on dirait un purSalmis d’étoiles.
Contemple ce pays vermeil,Ce pays tout fait de soleil,De nacre et d’ambre,Où voudrait renaître Vénus,Où les gamins s’en vont pieds nus,Même en décembre ;
Et songe, si ton ciel est gris,Que de la chambre où je t’écrisMes flâneries,Je vois un dattier se penchantSur la boutique d’un marchandD’épiceries.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources