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Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies

Épître a Manon

Paul Arène· 92 vers

J’y songe malgré mes douleursA ces belles heures passéesOù vous me rapportiez des rieursQu’on volait aux Champs-Élysées.

Saurais-tu me dire à présentAinsi qu’autrefois : " Tiens, regarde,Voler des fleurs, c’est amusant,Mais comme j’avais peur du garde ! »

Bénassit pourrait-il encorTe dessiner les mains petites,Toute blanche, avec un cœur d’or,Et pareille à tes marguerites.

Vous aviez un grand perroquetGrâce à qui, toutes les semaines,Notre budget se compliquaitDe l’achat d’un kilo de graines.

C’était un païen forcené,Talon rouge, mais fort en gueule,Que ta mère t’avait donnéEt qu’elle tenait d’une aïeule ;

Un perroquet bruyant, charmant,Un vieux perroquet qui, sans êtreGrave extraordinairement,Avait le calme d’un ancêtre.

Cet oiseau peint sur un blasonAurait fort bien, armes parlantes,Symbolisé de ta maisonLes cent traditions galantes.

Tu le caressais, plissant l’œil,Lui chantait : — « Ça me ravigote ! »Puis, se gonflant avec orgueil,Il disait : — « Merci, ma cocotte ! »

Toujours en plein rêve, obsédéPar un antique répertoire,Il mêlait Garât et Vadé,La Régence et le Directoire.

Sa voix semblait comme un échoDe l’époque exquise et lointaineOù fleurissait le rococo,Ou Manon Lescaut était reine.

Et s’il hasardait quelquefois.Un vieux refrain trop peu sévère,Ton cœur l’excusant : — « Ça, tu vois,C’est la chanson de ma grand’mère ».

Hélas ! ici-bas tout finit,Et les marguerites volées,Sur ton chapeau grand comme un nid,Un beau jour se sont envolées.

Le perroquet cher aux amoursEst mort, maintenant tu te montresEn longue traîne de velours,Avec des bagues et des montres.

Ces jolis seins que j’ai connusSe cachent parmi la dentelle.Où sont les corsets ingénus ?Plus riche, tu te crois plus belle.

Pourtant, malgré ce que tu dis,Je sais bien, moi, que tu regrettesLes petits dîners de jadis,Mon cinquième et mes cigarettes.

Il n’est pas vrai ton sérieux.Et tu ne m’en veux que pour rire,J’ai vu tout cela dans tes yeux,Ces grands yeux clairs où je sais lire.

C’est pourquoi, dimanche, j’irai,Ayant quelques écus de reste,Chez Hoffmann, endroit consacré,Faire un petit repas modeste.

Tu la connais bien, n’est-ce pas ?Cette avenante brasserieToute vigne vierge et lilas,Qui dans trois jours sera fleurie.

Avec les moineaux, quel concert !Viens-y, comme autrefois, je gageQue tu m’aimeras au dessertEn m’ayant maudit au potage.

Sinon quelqu’un me vengeraDe la tristesse où tu me plonges ;Le fantôme d’un gros AraViendra t’apparaître en tes songes ;

Et ce perroquet pourpre et feu,Se mirant aux glaces pâliesDu Paradis tendu de bleuOù si méchamment tu m’oublies,

Pour renouveler ses leçonsEt te reprocher les paressesDe ce long mois sans trahisonsPuisque, hélas ! il fut sans caresses,

Crête haute, bec courroucé,Des éclairs dans son œil en bille,Dira : — « Manon, c’est insensé :Vous déshonorez la famille ! »

92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources