Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies
Au statuaire Rodin
Fragment de la porte d’EnferQue sculptent tes mains souveraines,Ami Rodin, ta m’as offertUn Sphinx de bronze et des Sirènes.
Or j’aime, n’en sois pas surpris,Tout en redoutant sa caresseTa femelle aux genoux meurtrisQui sur les deux poings se redresse,
Et maigre, raidissant ses reins,Belle et bestialement nue,Sous sa chevelure de crinsOffre au désir sa gorge aiguë.
Presque autant qu’elle j’aime encorSes sœurs à la chanson perverse,Dans le palais de nacre et d’orOù le flot transparent les berce ;
Et tes étranges Déités,La Sphinge, les filles des grèves,Avec leurs charmes contrastés,Parfois, depuis, hantent mes rêves.
Lorsque tout dort en mon logisElles ont souvent des querelles ;Comme les nymphes de jadis,Je les entends causer entre elles.
« Dis-nous, là-bas, qui donc es-tu ?Sibylle à l’œil plein de tourmentes,O vieille femme au front têtu,Qui te tords et qui te lamentes ?
— Et de quel nom vous nommez-vous,Sous vos parures corallinesVierges dont le regard est doux,Vierges dont les voix sont câlines ?
— Pour nous les pâles matelotsBravent le gouffre qui déferle ;Nous sommes les filles des flots,Les Sirènes aux corps de perle.
— Je suis la Sphinge des sommetsOù tourbillonne un vent farouche ;Mes amants gardent à jamaisL’amer souvenir de ma bouche.
— Si belles nous apparaissonsA l’enfant qui meurt pour nous suivreEt s’enivrer de nos chansons,Qu’il en prend le dédain de vivre.
— L’homme m’aime en m’injuriant !Sous mes caresses infiniesLe plus lâche meurt souriant…Je fais les nobles agonies !
— L’oubli flotte en nos cheveux longs,— Ma lèvre froide est savoureuse,— Nous tuons et nous consolons !— Je suis l’implacable amoureuse.
— Qui fut nôtre, part sans effroiEn plein azur, l’âme ravie,Car nous sommes le Rêve. — Moi,Je suis la Douleur et la Vie. »
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources