Poésies, 1900· II Tableaux parisiens et paysages
Couleurs nouvelles
Elle trottait, leste et mutine,Penchée au bras de son amant ;Et, de sa toque à sa bottine,Tout était rouge également.
La robe, le plumet qui bouge,Les festons du corsage neuf,Tout chez elle était rouge, rouge,Rouge comme un Quatre-vingt-neuf.
Et, tissu de pourpre et de flamme,Plus flamboyant près des bras nus,Son costume étalait la gammeDe tous les tons rouges connus.
Car elle avait eu ce caprice,Aux regards de Paris transi,Reine, cocotte ou bien actrice,De s’habiller de rouge ainsi.
Les bons bourgeois, se disaient : « Certe !Les fanfreluches que voilà,Quelque fée ou la reine BertheSur son grand rouet les fila.
Puis, des follets entre deux dansesOnt dû pour trouver ces couleursEt ces aveuglantes nuancesBroyer des rayons et des fleurs,
Mais Berthe n’a plus de quenouille,La vapeur remplace Ariel ;Et c’est maintenant de la houilleQue l’on extrait tout l’arc-en-ciel.
La vapeur tisse, et la chimieRéveille, après mille et mille ans,L’antique lumière endormieSous terre au cœur des blocs pesants.
Et c’est pour que tu t’achemines,Parée ainsi, je ne sais où,Que de noirs mineurs dans leurs minesMeurent cent et mille d’un coup.
Qu’en penses-tu, Parisienne ?Mais tu n’as pas le cœur mauvais !Notre pitié serait la tienne,Tu pleurerais si tu savais
Qu’aujourd’hui, songeant à ces choses,Et quand tu riais, un passantA tes rubans rouges et rosesA vu comme un reflet de sang.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources