Poésies, 1900· II Tableaux parisiens et paysages
Montparnasse
L’air était froid, le temps trop clair et la bise aigre ;Un corbillard chargé d’un pauvre cercueil maigre,Avec ses chevaux noirs, son cocher noir et blanc,Montait la vieille rue en pente, trimballantSon mort ainsi que moi ma douleur.Lent et morneJe le suivis. Seul dans le ciel un grand tricorneM’apparaissait, et moi j’étais heureux de voirQue les gens arrêtés sur le bord du trottoir,En saluant la mort saluaient ma misère.— Dia ! dia ! carcan… Hue ! — On entrait au cimetière.Au fond d’un long trou noir par le cordeau tracé,A son rang, le cadavre inconnu fut versé ;Un prêtre récita des psaumes et des prosesEn se pressant…Or, dans un coin, de pâles rosesQui me semblaient railler doucement mes ennuisTremblaient à l’air, parmi l’amertume des buis.Moins triste alors, le long des funèbres allées,Des pelouses de mort par les tombes dalléesQue bordent des cyprès et des pins tout petits,Je respirai la joie une heure et je sortis.Sur la porte, oublieux des choses éternelles,Des croque-morts très gais s’attablaient aux tonnellesEt savouraient, leur verre à la hauteur de l’œil,L’ivresse à bon marché du clairet d’Argenteuil.Carrick au vent, pipe à la bouche, et mine hauteLes cochers descendaient au grand galop la côteQu’ils remplissaient d’un bruit de ferraille et de voix.
Et moi, débarrassé de mon faix d’autrefois,J’allais sifflant le long de la chaussée humide,Gai comme un corbillard qui s’en retourne à vide.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources