Poésies, 1900· II Tableaux parisiens et paysages
Flânerie au jardin
Hier, gardez-m’en le secret,Dans un clos tout fleuri de mentheEt plein d’herbe à chardonneret,J’eus une aventure charmante.
Muet comme un trou de lézardDans son impasse à plaque bleue,C’est au milieu de VaugirardLe vrai jardinet de banlieue.
Un mur crénelé de tessonsOù parfois un chat se hasarde ;Par dessus, entre deux maisons,Un jardin plus grand qui regarde ;
Le mur est vieux, croulant et roux,Mais c’est pour cela qu’il y poussePlus d’un brin d’herbe dans les trous,Et sur la crête un peu de mousse.
Au verger qui devient hallier,La nature prend ses revanches,Et depuis vingt ans l’espalierLibrement s’étire les branches ;
Le bassin est embarrasséDe végétation sauvage,La bordure en marbre casséS’y donne des airs de rivage ;
Et sous les vieux arbres, partoutCe sont des touffes et des gerbes,Que les jardiniers, gens sans goût,Appellent de mauvaises herbes.
— « Mais halte-là, l’homme au râteau,Hors d’ici, les sarcleurs d’allées,Et qu’on respecte en ce châteauLes fleurs rustiques exilées !
Au bec d’un oiseau, dans le vent,Voyagent leurs graines légères,Et jusqu’à Paris, bien souvent,Il en arrive d’étrangères.
Couché comme en pleine forêt,De vos racines à vos cimesQu’on me laisse, amoureux discret,Vous contempler, fleurs anonymes,
O fleurs qui venez de si loin,Pour nos yeux sevrés de nature,Improvisez un petit coinDe forêt vierge en miniature !… »
J’en étais là de mon discours ;Soudain, sortant d’un plan d’oseille,Un taon bleu-noir, tout en velours,Vint tournoyer à mon oreille.
Je veux le chasser, c’est en vain !En vain je veux le faire taire,Je n’étais plus seul ; mon jardinEut un second propriétaire.
Et l’intrus, en moins d’un moment,Remplit sentier, treille et tonnellesDe son grave bourdonnementEt du frisson clair de ses ailes.
Je rêvais ; il allait, venait…Bref ! tout un jour nous possédâmesA deux, ce joli jardinetCher à nos cœurs, doux à nos âmes.
Quand vint le soir, plein de souci,Je dis : — " Qui m’aime m’accompagne ;Rentrons à Paris ! » — « Grand merci,Moi je retourne à la campagne ! »
Et le taon de verdure épris,Pour bien terminer sa journée,Disparut, méprisant Paris,Au tournant d’une cheminée.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources