Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1900· II Tableaux parisiens et paysages

Muse d’automne

Paul Arène· 164 vers

O Muse de rubans coiffée,Muse à la nuque ébouriffée,Toi de qui Paris s’est épris,Muse mignonne qui te risDe la grande bouche d’Orphée ;Muse peu sévère, qui n’asQu’un petit fifre au lieu de lyre,Et pour lauriers que des lilas ;Muse qui sais à peine lire,Muse, entre toutes, chère à ceuxQui veulent rester paresseux,Toi qui verses un saint délireAvec des flots d’Aï mousseux ;

Muse de Paris, non d’Athènes,Muse aux toilettes incertaines,Toi qui possèdes, on le sait,La vaillance des capitainesDans le corps du Petit Poucet,Voici bien longtemps, il me semble,Oui, Muse, voici bien longtempsQue, sous prétexte de printemps,Par les bois nous flânons ensemble !

Tout ce mois, dans les sentiers verts,Que de chansons et que de vers,Que de polissonnes idées,Et que de feuilles regardéesComme on les regarde… à l’envers !

A Meudon, quand, sous les tonnellesQue décore un bouchon de houx,Je démêlais tes cheveux rouxEn parlant d’amours éternelles,Ces bons bourgeois, pleins de courroux,S’écriaient : Quels polichinelles !

Voici pourtant les premiers froids,La saison d’Automne est venue,Qui glace ton épaule nue,Sous ton fin corsage Henri Trois.Plus de chansons et plus de fêtes ;Partout les vendanges sont faites,Seuls, quelques rustres négligents,Loin des chemins où tu m’entraînes,Aux coteaux pelés de Suresnes,Cueillent le vin des pauvres gens.Et toi, par des froidures telles,Toi, la Muse des bagatelles,Tu voudrais le sein mi-gonflé,Sous un gorgerin de dentellesCourir les bois à Viroflay ?

Vois, sur la mousse des alléesOù se mouillent tes brodequins,Pleuvoir les feuilles envoléesComme une averse de sequins ;Songe à tant de Muses gelées !Et, puisqu’aux cieux d’un rouge clair,Là-bas, la grande ville allumeSa grande fournaise d’enfer,Puisque l’on entend dans la brumeLe sifflet du chemin de fer,Partons, car le Paris d’hiverS’éveille, chante, flambe et fume.

Que faut-il, théâtre ou volume ?Les bons livres ne manquent pasEt, dans nos moindres librairies,— Rouges, citron, chamois, lilas —Les vitrines en sont fleuries.Je veux te parler des amis ;Car, en ce siècle où tout s’imprime,Entre modestes gens de rimeUn brin de réclame est permis.Grand merci donc, ami Frémine,Qui vins hier fleurir mon hallDu jaune bouquet automnalQu’un rayon d’octobre illumine ;Et toi, grande et fière Rousseil,Prêtresse digne d’un autre âge,Pour qui l’Art est comme un soleilEnsanglantant des ciels d’orage !

Voilà les seuls livres de vers,Les seuls fagots de lauriers vertsTombés chez moi cette semaine,Pendant que Bourget se promèneHeureux sous des climats divers,Que Bouchor pêche et que Coppée,La gorge encore un peu grippée,Médite en son petit jardin— Ses chats s’y roulant sur le thym —Quelque humble et poignante épopée

N’importe, s’il fallait choisirEt qu’un livre eût la préférenceLe tien seul, Anatole France,Saurait parfumer mon loisir ;France, c’est Athène et Florence !

« Dites-moi où n’en quel pays »Trouver nouvelle plus touchanteQue l’histoire, en prose qui chante,Du bon Paphnuce et de Thaïs,Courtisane aux candeurs de lys,Saint luxurieux comme un pâtre…Lisons Thaïs au coin de l’âtrePour mieux en rêver ce printemps ;Après il ne sera que tempsD’aller faire un tour au théâtre.

Chez Duquesnel, c’est CléopâtreQui, peinte au safran, les reins nusDescend en Vénus le Cydnus,Tandis qu’avec AntoniusSardou pour elle se fait battre.

Mais à l’Odéon — ohé, oh !Caliban, est-ce mieux ou pire ? —Porel encourageant Shakspeare,Nous aurons ce soir le duoDont fait un trio l’alouetteEt que la blonde JulietteSoupire avec son Roméo.

Mais n’oublions pas la musique !A l’Opéra faisant la niqueEt comptant sur un hiver dur,Dans l’Éden transformé, VerdhurtNous construit un nouveau Lyrique.Va pour le Lyrique ! C’est làQue Saint-Saëns, retour d’AmériquePorta Samson et Dalila.Vagues légendes anciennesQue l’on rajeunit en chansons,Hélas ! quelles comparaisonsVont faire, en voyant leurs Samsons,Nos Dalilas parisiennes !

Plus loin, le Député LeveauGagne tant d’argent que LemaîtreSonge à s’offrir un chronomètre,Tandis qu’on joue ailleurs le Maître,Espoir du théâtre nouveau.

Mais le triomphe est, Dieu me damne !Pour Ma Cousine. Ainsi que l’âneD’or broutant à même un rosier,Aux Variétés qu’il profaneLe public noceur et boursierVient chaque soir s’extasierDevant les grâces de Réjane.

Paris, hein ? se fait amusant,Viens donc, ma Muse, viens nous-en,Partons, laissons souffler la biseEt grelotter le paysan !Au café je te vois assise,Les garçons, veste au ras du dos,Fins souliers, culotte précise,Courent en portant des plateaux ;Et ta chevelure peignée,Ton fin corsage compliqué,Les pompons bleus de ton toquet,Toute ta personne soignéeEmbaument l’air comme un bouquet.

C’est de là, c’est de cette place,C’est de cet endroit bien chauffé,C’est par les vitres d’un caféQu’il faut voir son siècle qui passe.Et, tandis que de plus hardisS’en vont, les doigts de froid raidis,Chanter Apollon sous les hêtres,Laissons la grande lyre aux Maîtres,Muse chère, il sera meilleur,Pour soutenir mon chant railleur,De tailler en pipeaux champêtresLa paille d’un sherry-cobbler !

164 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources