Poésies, 1900· V Poèmes et fantaisies
La fleur de coca
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE ET UNIQUE FOIS chez mon ami Angelo Mariani le 29 juin 1892
I
Voilà ! tout passe et casse, et Pierrot n’en peut plus.C’est la fin de Pierrot. Colombine elle-mêmeNe reconnaîtrait plus, tant il est maigre et blême,Son Pierrot de jadis. — « Pierrot, tu le voulus :
II
Trop aimer à la fois est mauvais ; l’âme s’useAux fréquentations d’âmes ! « Avec douceurColombine s’approche, éthérée, âme sœur ;Mais Pierrot la connaît, et, dolent, se récuse.
III
M’en voudrais-tu, Pierrot ?— Non, Colombe — PourtantSi flamboyant jadis, tu me fais grise mine ?… »Elle insiste ; Pierrot inquiet s’examine :— « Voyons : Dette d’amour se paie argent comptant. »
IV
Et, débiteur pas très en mesure, il avoue :— « Je suis mort, Colombine, et vis parmi les morts ;Je me pleure ! » Un regret compliqué de remordsPour la première fois met du rouge à sa joue.
V
— Non ! doux ami Pierrot, lys double, unique amant ! »Soupire à ses genoux Colombine obsédée.— Mort ! puisqu’on peut, hélas ! mourir moralement… »Mais Colombine rit ; la Belle à son idée.
VI
Colombine s’embarque et navigue jusqu’àCes pays fabuleux où, tandis que palpite,Dans le quartz zébré d’or, l’âme de la pépite,Tu distilles ton philtre adorable, ô Coca !
VII
Or, la Coca, c’est l’or vivant ; c’est l’or fluideQui refait un pur-sang de l’étalon fourbu ;L’amante tend la coupe et l’amoureux la vide.Ecce Pierrot redivivus ! Pierrot a bu.
VIII
Pierrot, peu confiant d’abord, flaire, puis goûte ;Pierrot rien qu’à l’odeur est tout ragaillardi.Il lève le flacon d’un grand geste hardi :— « La Vénus vivandière a versé cette goutte ! »
IX
Et, gouffre dont nul œil n’a pénétré le fond,Dès maintenant Pierrot ne boit plus, Pierrot lampe :— « Il semble que l’on met de l’huile dans ma lampe ! »Car Pierrot est abîme et l’abîme est profond.
X
Pierrot se sent meilleur, Pierrot a l’âme neuve.Mais, pour chanter à deux le bel hymne d’amour,Il faut prendre le la. Pierrot veut qu’à son tourAu breuvage divin Colombine s’abreuve.
XI
Et maintenant, le drame heureusement fini,Soyeux et blanc, avec un espoir de soirs roses,Colombine et Pierrot, comme aux apothéoses,S’enlacent en rêvant de toi, Mariani !
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources