Poésies, 1900· IV Chansons
Le sénateur et les grenouilles
Hier un sénateur du CentrePrès du bassin, d’un air vainqueur,Rêvait et promenait son ventre.Les grenouilles chantaient en chœur,Soudain, l’honorable chavire…Était-ce l’effet du tokay ?Et la grenouillère de rire :Bré ke ké ké !
« Que de braves gens à lunettes ! »Dit-il. En effet, sur le bord,Les grenouilles et les rainettesFixaient l’intrus de leurs yeux d’or.Au milieu de cette eau troubléeJe me sens tout interloqué ;On croirait l’ancienne Assemblée. »Bré ké ké ké !
Croyez-moi, plus d’un homme en FranceA sa place eût été surpris.Les grenouilles tenaient séanceCe soir-là parmi les iris.La plus vieille, ayant pour tribuneDes glaïeuls mêlés en bouquet,Présidait au clair de la lune…Bré ké ké ké !
Une autre, grasse et bâillant d’aise,Tête à l’air et pattes sur l’eau,Rappelait, ne vous en déplaise,Môssieu de Broglie à son bureau.L’argent et l’or, sur sa peau verte,Couraient en dessin compliqué ;Et toutes chantaient, bouche ouverte :« Bré ké ké ké !
» Bré ké ké ké ! C’est nous qui sommesLes grenouilles qu’au temps jadisDieu fit pour gouverner les hommes.Nous régnâmes sous Charles X ;Puis, un jour, cet illustre princeAyant sottement abdiqué,Il fallut chanter en province :Bré ké ké ké !
« Regardant ces splendeurs premières,Depuis lors, dans de vieux fossés,Tout autour des gentilhommières,Nous devisions des jours passésEt sans écouter nos voix grêles,La mère chèvre et son biquetBroutaient l’herbe aux murs des tourelles.Bré ké ké ké !
Mais une trombe est survenueQui mettant les fossés à sec,A tout enlevé dans la nue :Limon, roseaux et nous avec !La trombe mugit et s’emporte,Puis nous jette comme paquetA Versailles, dans cette eau morte.Bré ké ké ké !
« Ici la vie est calme et douce ;Le ver rouge ne manque pas,Dans les roseaux et dans la mousseOn en croque à chaque repas,Quand c’est fini, chacun digère,On lit un discours remarquéQue le public n’écoute guère…Bré ké ké.ké !
« Sire ! reprenez la couronne,Écoutez vos féaux têtards ;Nous réservons pour votre trôneCette touffe de nénuphars.Notre-Dame de la Salette« N’a-t-elle pas pronostiqué ?… »Mais un moineau trouble la fête :Bré ké ké ké !
Un moineau passe et dans l’eau bleueLaisse (le fit-il à dessein ?)Tomber, en relevant la queue,Quelque chose dans le bassin.Tout plonge, prenant pour la foudreCette insolence du friquet…La Droite vient de se dissoudre :Bré ké ké ké !
Resté seul dans le marécageLe sénateur dit : — « Cré coquin !Il eût peut-être été plus sageDe se faire républicain… »Et, secouant l’eau qui ruisselleDe son buvard en cuir musqué,Il le met, pensif, sous l’aisselle.Bré ké ké ké !
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources