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un seul est le mot juste.

Poésies, 1900· III Noëls

Les sabots

CONTE DE NOËL

Paul Arène· 294 vers

Quand vient le déclin de l’année,Quand Noël, de retour avecSon fagot dans la cheminée,Fait pétarader le bois sec,Le bon logis, la bonne flamme,Les vents s’enrageant au dehors,M’ont toujours ragaillardi l’âmePour le moins autant que le corps.

Le cep se tord pleurant sa sève ;Dans de rouges embrasementsLes tisons croulent… moi je rêveEt poursuis cent petits romans,Essaim d’or qui voltige et monteParmi la flamme des sarments.Parfois mon roman n’est qu’un conteQue je me conte à moi sans honte,A moi seul ! L’homme est ainsi fait :Jeune ou vieux, riche ou pauvre, il aimeConter, et Robinson lui-même,Lorsque Vendredi lui manquait,Robinson tout seul, dans son île,Racontait de façon civileDes contes à son perroquet.

En fait d’histoire j’en sais uneDont l’héroïne aimable et brune,Parisienne à l’œil coquet,L’air d’un friquet sous un toquet,Voulut… Ce début est honnête :Pourtant quoique le fin du finSoit de commencer par la finUn volume sans pieds ni tête ;Peut-être qu’en somme il vaut mieuxConter comme nos bons aïeux,Tout droit, à la bonne franquette.

A Paris donc, près du moulinBroyant les cœurs au lieu de grain,Dont les ailes à moitié fées,Au gré d’un courant d’air malinOnt fait se décoiffer en pleinTant de fillettes mal coiffées,Donc il y avait à Paris

Certaine brunette aux yeux gris,Laquelle vivait, étant belle,Du seul métier qu’elle eût appris…C’est dire qu’elle était modèle.Du seul ? Non ! Car dans certains cas,Lorsque la pose n’allait pas,En hiver, dans la saison dure,Suzanne, mal payée, hélas !Gagnait l’argent de ses repasAvec des travaux de couture.On sait toujours faire un ourletOu chiffonner un ruban rose…Quelquefois aussi rien n’allait,Ni la couture ni la pose.Par cet hiver fort inclément,Il arriva précisémentQu’à la suite du long chômage,Un soir de Noël, quel dommage !Le foyer froid, les doigts rougis,La misère était au logis.Suzon, sage comme une imageEt sentant des pleurs à ses yeux(Car rien n’est triste et douloureuxComme un Noël qui se présenteSans souper et sans amoureux),Soupira : — « Paris rit et chante,Et réveillonner serait doux,Mais qui dort soupe, endormons-nous ! »

Comme beaucoup d’autres, Suzanne,Beau fruit brun que le gaz pâlit,Restait quelque peu paysanne.Avant que de gagner son lit,Très ingénument idolâtre,Elle voulut mettre dans l’âtreSes bottines, sans grand espoir,En doutant même un peu, pour voir.

Hélas ! depuis une semaineSuzanne trotte et se promèneVenant partout, d’un air confus,Prier les gens, dire sa peine,Et ne trouvant que des refus.Or on use, la chose est sûre,A courir Paris sa chaussureBien plus qu’à courir les vallons,Et, quoique le pin de NorvègeChange avec ses pavés oblongsRue et boulevard en salons,Sans compter la boue et la neige,Les bottines, comment dirai-je ?Boitaient un peu des deux talons.

Suzon rougit à la penséeDe se savoir si mal chaussée :— « Autrefois, pour aller au bois,On me donnait, si j’ai mémoire,Des petits sabots, et je croisLes garder encor dans l’armoire.Sans être précisément beaux,Ils sont gentils comme sabots,Reluisants, en fin cœur de frêne,Et ces Messieurs du ParadisDans mes sabots comme jadisPourront me laisser leur étrenne.Aussitôt dit, aussitôt fait !Suzanne ouvre armoire et buffet :Intacts, claqués de cuir bleu tendre,Les sabots y sont en effet.Suzon les pose dans la cendre ;Et maintenant du fond du ciel,Le vieux Noël, le bon Noël,Avec ses cadeaux peut descendre !Là-dessus Suzanne se mitEntre les draps, puis s’endormit.

Maintenant Suzanne voyage.Il fait froid, elle est au village :Au bout des champs un vitrail luit,Tandis qu’en sa tour mal fermée,Au lointain la cloche enrhuméeSonne la messe de minuit.On part, on se presse, on s’appelle ;Comme il fait bon cheminer quandLe froid rend le gazon craquant !Puis on arrive à la chapelle.L’autel s’illumine ; dessus,Environné de paille fraîche,Un enfant de cire, Jésus,Tend les bras, couché dans sa crèche ;Et graves, vernissés de neuf,Entre le bon Joseph qui prieEt la Sainte Vierge Marie,Soufflent, soufflent l’âne et le bœuf.

Puis le lendemain, quelle joieDe retrouver en se levant,Dans ses sabots fêlés souventLes présents que Noël envoie !Et Suzon rêvait qu’elle était,Comme en son enfance première,Couchée au fond d’une chaumièreQue le bon Noël visitait.

Embrouillée encor dans son rêve,Au petit jour Suzon se lèveEt court au foyer. Qui l’eût cru ?Les sabots avaient disparu.A leur place, sveltes, mutines,D’un air de conquête, et deboutSur des talons du meilleur goût,Brillaient deux superbes bottines.Cependant les cloches, en chœur,Mille cloches sonnaient MatinesEt Suzon pleura de bonheur.

Adieu, Suzanne, et bonne chance !N’as-tu pas’, grâce au vieux Noël,Le viatique essentiel :Des bottines et l’espérance ?Trotte dans Paris…Moi je pensePouvoir finir mon conte ici.Pourquoi se donner le souciD’un dénouement, la ProvidenceMe servant tout fait celui-ci ?Mais le miracle se fait rare,Le Paradis s’en montre avare,La Science nie, et pourtantIl avait du bon… Je déclareN’y plus croire en le regrettantPuisque, pourtant ! il nous faut vivreDans un siècle ou même l’enfant,Dès qu’il peut épeler un livre,Se rit des vieux saints que défendA grand’peine leur barbe en givre ;Puisque Bébé, qui tète encor,Mais déjà sage entre les sagesSait que la niche est un décor,Et que les bergers et les mages,Les anges blancs, l’étoile d’or,S’achètent au coin des passages ;Vous aurez, oh ! j’en fais le vœu !La vérité mais tout entière,Telle qu’on me la dit naguèreEt tant pis si le conte bleu,Rêvé par vous au coin du feuFinit en idylle vulgaire !

Apprenez donc que l’autre jour,M’en étant allé faire un tourD’ateliers, vers cette avenueVoisine du jardin MonceauxOù se fabrique par monceaux,La figure habillée et nue,Chez le sculpteur… un nom en ki,Un beau nom, en double consonne,Enfin n’importe ! Quelqu’un sonne,On ouvre et je vois entrer, qui ?Devinez : Suzon en personne !

— « Comment ! on a donc héritéPour être ainsi belle et fringante ?On arrive en carrosse, on ganteDu fin Suède ! En vérité,Une reine est moins élégante ! »— « Mon bonheur, comme en un roman,Dit Suzon, vient d’un talisman.Car depuis un mois que je porte

Ces petits trottins feuille morte,Les deux bottines que voici,Sans effort tout m’a réussi.Jamais le travail ne me manque,Et bientôt je pourrai payer,Si ça dure, en billets de banque,Ma blanchisseuse et mon loyer.Écoutez : c’est à n’y pas croire… »Et Suzanne, de bout en bout,Allait recommencer l’histoire,Qu’ivre de bonheur et de gloire,Elle contait un peu partout,

Quant tout à coup tournant la tête,Elle aperçut pendus au murEntre deux bouquets de blé mûr,Ses sabots et resta muette.

Soudainement Suzon comprit(Ces créatures enfantinesParfois ne manquent pas d’esprit)La provenance des bottines.

— « Si je savais qui s’est permis ?— Sachez donc qu’un de mes amis…— Je le hais !— Attendons la suite :Ayant ailleurs son atelier,Plus personnellement habiteRue… hum ! Lepic, dans l’escalierDeux, près des toits.— Sur mon palier !— Votre palier ?— Oui, bon apôtre !— En ce cas un mur, peu discretEt fort mince, à ce qu’il paraît,Sépare son logis du vôtre.Or, — c’était pour Noël — un soir…Vous rappelez-vous quel Décembre,Quel brouillard triste et quel froid noir ?Cet ami resta dans sa chambre.Comme minuit allait sonner,A l’heure où les saints sont en route,Soudain, il s’ennuyait sans douteD’être seul à réveillonner ;Oui ! Soudain il lui vint l’idée,La cloison étant lézardée…— De regarder ?— Non ! sur ce point,Je jure qu’il ne faillit point.Mais en appliquant son oreilleTout près, il entendit, pareilleA votre voix douce, une voixQui demandait au vieux bonhommeNoël rien qu’un miracle commeCeux à la mode d’autrefois ;Le souhait était humble en somme.Alors, profitant du momentOù Suzon rêvait sous la serge,— Telle avant le Prince CharmantRêvait la Belle au bois dormant —Il fit faire, oh ! bien simplementLe miracle par la concierge.

Toute surprise, le cœur gros,Et désormais sachant de resteQue ni bottines, ni sabots,N’avaient d’origine céleste :— « Ainsi donc Noël, c’était vous,Méchant !…— Moi-même, je l’avoueEt demande grâce à genoux ! »

Émue et le rose à la joueMaintenant Suzanne rêvait.Ce bonhomme Noël avait,A la place de barbe blanche,Quelques frisons d’or en duvet,Vingt ans, l’œil doux et la voix franche.Tout de suite Suzon songeaA l’aimer, car la femme est fine.Lui, pour son compte, aimait déjà.Les bottines, on le devine,Durèrent moins que leur amour.Puis les sabots eurent leur tour,Car le sculpteur avec sa mie,Loin de Paris quand vint le moisQui fait lever l’herbe endormieEt rougir la fraise des bois,S’en allèrent…Mais je m’arrêteEt vive Suzon ! Pour sa fêteNoël mit dans son sabot, nonLes trésors que rêve un poèteMais l’amour d’un loyal garçon,Du bonheur toute une saison…C’est la grâce que je souhaiteA de plus riches que Suzon !

294 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources