Poésies, 1900· III Noëls
Noël en mer
Thamus ne répondit qu’à la troisième
fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il
serait entré en un certain lieu, de crier que
le grant Pan était mort.PLUTARQUE. (Des oracles qui ont cessé.)
Lorsque le vieux Thamus, pâle et rasant le bord,A la place prescrite eut crié : « Pan est mort ! »Le rivage s’émut, et sur les flots tranquillesUn long gémissement passa, venu des Îles :On entendit les airs gémir, pleurer des voix,Comme si sur les monts sauvages, dans les boisImpénétrés, les dieux, aux souffles d’Ionie,Les dieux, près de mourir, disaient leur agonie,Le soleil se voila de jets de sable amer :Un âpre vent fouetta les vagues de la mer,Et l’on vit soufflant l’eau de leurs glauques narinesLes phoques de Protée et ses vaches marinesS’échouer, monstrueux et pareils à des monts,Sur l’écueil blanc d’écume et noir de goémons.Puis, tandis que Thamus, le vieux patron de barque,Serrait le gouvernail et Jurait par la Parque,
Un silence se fit et le flot se calma.Or, le mousse avait pu grimper en-haut du mâtEt, tenant à deux mains la voilure et l’antenne,« Père ! s’écria-t-il tout à coup, capitaine !Père ! un vol de démons ailés et familiersVient sur la mer, dans le soleil, et par milliers,Si près de nous que leur essaim frôle les planchesDe la barque ! je les vois passer, formes blanches.Ils chantent comme font les oiseaux dans les champs,
Leur langue est inconnue et je comprends leurs chants.Ils chantent : « Hosanna ! » Les entendez-vous, père ?Ils disent que le monde a fini sa misère,Et que tout va fleurir ! Père, ils disent encorQue les hommes vont voir un nouvel âge d’or !Un Dieu nous le promet, un enfant dont les langesN’ont ni dessins brodés à Tyr, ni larges frangesPourpres, et qui vagit dans la paille et le foin…Quel peut être, pour qu’on l’annonce de si loin,Cet Enfant-Dieu, né pauvre, en un pays barbare ? »D’un coup brusque le vieux Thamus tourna la barre.« Les démons ont dit vrai, mon fils, depuis le tempsQue Jupiter jaloux foudroya les Titans,Et depuis que l’Etna mugit, crachant du soufre,L’homme est abandonné sur terre, l’homme souffre,Peinant toujours, gelé l’hiver, brûlé l’été,Sans te vaincre jamais, ô maigre pauvreté !Qu’il vienne donc ! qu’il vienne enfin, l’Enfant débileEt divin, si longtemps promis par la sibylle ;Qu’il vienne, celui qui, détrônant le hasard,Doit donner à chacun de nous sa juste partDe pain et de bonheur. Plus de maux, plus de jeûnes ;Les dieux sont bons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes !Aimons le Dieu qui naît. Au fond, que risquons-nous ?Nous lui présenterons humblement, à genoux,L’offrande qui convient à notre humble fortune :Ce bateau que j’avais, pour l’autel de Neptune,Taillé dans un morceau de vieille écorce, lesBranches de vif corail prisés dans nos filets,Cette nacre aux reflets d’argent, et, toute fraîche,Si le temps le permet, notre prochaine pêche…
Et tandis que, là-bas, le peuple des bergers,Par les sentiers pierreux que bordent les vergers.Où la vigne biblique aux palmiers se marie,Allait à Bethléem, venant de Samarie,Et que, plus loin, sur les chameaux lents et têtus,A travers le désert hérissé de cactus,Les Rois Mages, qu’abrite un tendelet de toile,Graves et les regards au ciel, suivaient l’étoile,La barque, par delà les flots mystérieux,Cherchant le jeune Dieu, vainqueur des anciens dieuxVoguait, sa voile rose à la brise gonflée,Vers Sidon, port voisin des champs de Galilée :
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources