Poésies, 1900· II Tableaux parisiens et paysages
Villégiature parisienne
« — Ce Paris me plaît fort avec son ciel gris perleÉgayé de rayons discrets, » disait un merleA trois jeunes moineaux l’écoutant, bec ouvert.
C’était au Luxembourg, endroit paisible et vert,Non loin de la fontaine où le lierre enveloppeDes rochers sur lesquels guette, horrible, un Cyclope,Cependant qu’au-dessous, dans une grotte assis,S’enlacent Galathée avec le bel AcisAu murmure endormant et doux que fait l’eau vive.
Or, le merle ajoutait : — « Oui ! mes amis, j’arriveSautillant, voletant, et passablement las,Des coteaux que la Tour Eiffel cache là-bas.Dieu ! que Paris est loin et que la route est durePour un merle, à travers ces pays sans verdure
Qu’on m’avait indiqués comme étant le cheminQui mène aux frais jardins du quartier Saint-Germain.Et puis de là jusqu’au Luxembourg !… Mais qu’importe ?
Vous me prêterez bien un bout de branche morteOù me percher. J’avais mon but, j’ai réussi,Et suis plus que ravi de me savoir ici.Car, moineaux citadins, ici, dans notre ville,Un merle paysan peut retrouver l’asileQue Meudon lui refuse ; et, parole d’honneur !Vous ne connaissez pas, moineaux, votre bonheur,La paix des champs, hélas !… En hiver, passe encore !Mais dès que le velours de la mousse se dore,Dès que près de l’étang se redressent les joncs,Et qu’au souffle d’avril éclatent les bourgeons,C’est par tous les tramways et par toutes les garesUn envahissement de peuplades barbaresQui, le bâton en main, marchant par rangs serrés,Apportent le tumulte au fond de nos forêts.
Les bois, retentissants de bruits épouvantables,Deviennent, pour nous les oiseaux, inhabitables.Les buissons désormais sont, comme les halliers,Autant de cabinets vraiment particuliers.Nous entendons des mots et nous voyons des choses
A faire monter la rougeur au front des rosesEt se fermer l’œil du bluet pour ne point voir.Puis des savants portant des boîtes en sautoir ;Des soldats ; et, cherchant les rimes toutes prêtes,Avec leurs bons amis les rapins, des poètes.Voilà la paix des champs aux sereines douceurs.
Et je ne parle pas, pour cause, des chasseurs.C’est pourquoi, — pardonnez cette liberté grande, —Heureux moineaux, mes chers cousins, je vous demande,Voyant mon embarras, si vous voudriez bienMe naturaliser merle parisien,Pendant trois, quatre mois, jusqu’à ce que, l’automneDans la cuve écumante ayant vidé sa tonne,Et le bois éclairci montrant l’azur des cieux,Meudon soit de nouveau calme et silencieux.
En attendant, tant pis pour les nymphes jalouses !A leurs gazons foulés préférant vos pelousesD’un si beau vert où du matin jusques au soirS’égrène en diamants le jet de l’arrosoir,Je veux parmi ces fleurs s’arrangeant en portiquesM’offrir mille plaisirs discrètement rustiques.Oui ! je veux, si les Dieux approuvent mon dessein,Me baigner avec vous autour du grand bassinEt, tout ragaillardi du frisson que nous eûmes,Sur quelque statue, au soleil, lustrer mes plumes.Je veux, dans le parterre aussi fleuri qu’un pré,Manger le pain qu’émiette un Monsieur décoré,Puis, quand l’ardent midi brûlera les allées,Faire ma sieste au sein d’un fourré d’azalées.
Et ce sera charmant ! Entre autres agréments,Le matin je verrai de très jeunes mamansBroder près d’un bébé qui — Babel périssable —Se construira de forts châteaux avec du sable ;Or, l’ombrelle et la fleur ayant même couleurs,Leurs ombrelles seront comme d’énormes fleurs.Je verrai, promenant des amours peu bruyantes,Quelques étudiants et leurs étudiantes,Sûr d’avance qu’aucun d’eux pour me dérangerNe viendra me chanter les airs de Boulanger.Je verrai, près du mur d’enclos où sont les treilles,Le bon Monsieur Hamet éveiller ses abeilles ;Et parmi ces passants qui sont si peu méchantsJe t’aurai retrouvée enfin, ô paix des champs !
Car c’est ici, moineaux fortunés, c’est dans votreBeau jardin noblement dessiné par Le NotreQu’habite le silence, alors que les étésExilent hors des murs l’habitant des cités.Laissons-les tous partir, que Dieu les accompagne,Assourdissant le bois, encombrant la campagne,Et croyant fuir Paris qu’ils portent avec eux…Pour moi, vous daignerez le permettre, je veuxSimplement, bon vieux merle ami de la nature.Faire à Paris un bout de villégiature ! »
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Paul Arène, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1900· numérisation gallica.bnf.fr· Sources