Poésies, 1833· Pièces inédites
A Charles X
Triste et soudain fracas‖ d’un trône héréditaire,Profond enseignement‖ aux puissans de la terre,Qui vous eût pu prévoir,‖ et dire : Dans trois jours,Cette tige de rois‖ par les siècles blanchieEt ce vaste pouvoir‖ et cette monarchieAuront fui sans espoir‖ et croulé pour toujours ?
Et toi qui n’es plus rien‖ et qui fus roi naguère,Charles ! n’avais-tu pas‖ ton droit de paix, de guerre.Ta large part d’impôts,‖ tes châteaux à choisir,Tes veneurs, tes laquais,‖ tes chiens, tes équipages,Tes chambellans dorés,‖ tes hérauts et tes pagesEt tes vastes forêts‖ où chasser à loisir ?
T’empêchait-on d’aller‖ au sein des basiliques,Courbant ton front royal‖ et baisant les reliques.Garder, comme un soldat,‖ un prêtre à tes côtés.Et, du ministre saint‖ implorant l’assistance,Consumer dans le jeûne‖ et dans la pénitenceTout le restant des jours‖ que le ciel t’a comptés ?
On t’entourait d’honneurs,‖ de respects, et la France,Qui voyait tout cela‖ d’un air d’indifférence.T’eût laissé jusqu’au bout,‖ sans haine et sans effroi.Saluer de la main‖ du haut des galeries,Sourire à tes valets‖ et dans tes TuileriesMourir tranquillement‖ sur ton fauteuil de roi !
Mais des hommes t’ont dit :‖ « Sire, l’heure est venue,Où votre volonté,‖ trop long-temps méconnue.Doit être apprise à tous‖ et s’ouvrir un chemin ;Et si quelque mutin‖ se dresse et se récrie.Nous avons-là Foucault‖ et sa gendarmerie ;C’est l’affaire d’un coup de main.
« On en eut bon marché‖ sous l’autre ministère.Quelques coups de mitraille‖ à propos l’ont fait taire,Ce peuple ; il faut qu’il sache,‖ au moins, si c’est en vainQue Charles Xdix est roi‖ de France et de NavarreEt si d’un peu de sang‖ il lui sied d’être avarePour soutenir le droit divin,
« Et si des gens venaient,‖ artisans d’imposture,Vous parler de promesse‖ et que c’est forfaitureQue manquer de la sorte‖ à la foi des sermensJurés, devant l’autel,‖ sur les saints Évangiles,Et qu’après tout, la terre‖ a des trônes fragiles,Et l’avenir des châtimens ;
« Sophismes dangereux,‖ maximes immorales !Propos séditieux‖ de feuilles libérales !Mais seulement un mot,‖ un signe de la main,Et vous verrez pâlir‖ tous ces faiseurs d’émeute,Comme un gibier peureux‖ qui fuit devant la meute,Dans les forêts de Saint-Germain. »
Et toi, tu les as crus‖ et, risquant la partie,Sur un seul coup de dé‖ perdu ta dynastie,Bien puni maintenant,‖ ô roi, pour avoir misTant d’espoir dans ton Dieu,‖ tant de foi dans sa grâce,Et compté, pour ton trône‖ et les gens de ta race,Sur l’avenir sans fin‖ qui leur était promis !
Mais comme au premier coup‖ du marteau populaireTa vieille royauté,‖ masure séculaire.Lézardée et disjointe‖ et qui n’en pouvait plus,A craqué jusqu’au fond,‖ tant l’heure était critique.Tant sa chute était mûre‖ et de ce dais gothiqueLa toile était usée‖ et les ais vermoulus !
Et pour baisser si bas‖ des têtes couronnées,Qu’a-t-il fallu de temps‖ au peuple ? Trois journéesD’ouvriers descendus‖ en hâte des faubourgs,Qui couraient sans savoir,‖ au fort de la mêlée,Ce que c’est qu’une marche,‖ et comme elle est régléeSur les sons plus pressés‖ ou plus lents des tambours.
Trois jours, et tout fut dit ;‖ et la pâle bannièreDu faîte des palais‖ a roulé dans l’ornière.Et les trois fleurs de lis,‖ honneur de ta maison,N’ont d’asile aujourd’hui,‖ tristes et détrônées,Que dans quelques foyers‖ de vieilles cheminées.Ou les feuillets jaunis‖ d’un traité de blason.
Eh quoi ! de tes malheurs‖ le rude apprentissageN’avait-il pu t’instruire‖ et te faire assez sage,Sans qu’il fallût encor,‖ vieillard en cheveux gris,Entendre le fracas‖ de ton trône qui tombe.Et retrouver si tard‖ et si près de la tombe.Ces leçons de l’exil‖ qui ne t’ont rien appris ?
Tu l’as voulu pourtant ! Aussi bien, à ton âge.Quand la mort à ce point‖ est dans le voisinage,A tout prendre, il vaut mieux,‖ de tous ces vains joyauxDébarrasser un front‖ qu’a touché le Saint-Chrême,Car pour qui va paraître‖ au tribunal suprême.Les plis sont bien pesans‖ des ornemens royaux !
Va, mais ne songe plus,‖ Majesté solitaire,Qu’à ce royaume saint‖ qui n’est plus de la terre ;Songe au soin de ton âme,‖ et, déchargé du faixDe cette royauté‖ dont t’a perdu l’envie,Songe à bien profiter,‖ au moins pour l’autre vie,De ces derniers loisirs‖ que le peuple t’a faits.
Août 1830.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (86 de 12, 4 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a héréditaire / terre féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec blanchie / monarchie féminine, classiquea naguère / guerre féminine, classiqueb choisir / loisir masculine, classiquec équipages / pages féminine, classiquea basiliques / reliques féminine, classiqueb côtés / comptés masculine, classiquec l’assistance / pénitence féminine, classiquea France / d’indifférence féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classiquec galeries / Tuileries féminine, classiquea venue / méconnue féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec récrie / gendarmerie féminine, classiquea ministère / taire féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec Navarre / avare féminine, classiquea d’imposture / forfaiture féminine, classiqueb sermens / châtimens masculine, classiquec Évangiles / fragiles féminine, classiquea immorales / libérales féminine, classiqueb main / Saint-Germain masculine, classiquec d’émeute / meute féminine, classiquea partie / dynastie féminine, classiqueb mis / promis masculine, classiquec grâce / race féminine, classiquea populaire / séculaire féminine, classiqueb plus / vermoulus masculine, classiquec critique / gothique féminine, classiquea couronnées / journées féminine, classiqueb faubourgs / tambours masculine, classiquec mêlée / réglée féminine, classiquea bannière / l’ornière féminine, classiqueb maison / blason masculine, classiquec détrônées / cheminées féminine, classiquea apprentissage / sage féminine, classiqueb gris / appris masculine, classiquec tombe féminine, classiquea âge / voisinage féminine, classiqueb joyaux / royaux masculine, classiquec Saint-Chrême / suprême féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb faix / faits masculine, classiquec l’envie / vie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources