Poésies, 1833· Pièces inédites
A Mon Ami ***
Tu sais l’amour et son ivresseTu sais l’amour et ses combats ;Tu sais une voix qui t’adresseCes mots d’ineffable tendresseQui ne se disent que tout bas.
Sur un beau sein, ta bouche erranteEnfin a pu se reposer,Et sur une lèvre mouranteSentir la douceur enivranteQue recèle un premier baiser — !
Maître de ces biens qu’on envieTon cœur est pur, tes jours sont pleins !Esclave à tes vœux asservie,La fortune embellit ta vieTu sais qu’on t’aime, et tu te plains !
Et tu te plains ! et t’exagèresCes vagues ennuis d’un moment,Ces chagrins, ces douleurs légères,Et ces peines si passagèresQu’on ne peut souffrir qu’en aimant !
Et tu pleures ! et tu regrettesCet épanchement amoureux !Pourquoi ces maux que tu t’apprêtes ?Garde ces plaintes indiscrètesEt ces pleurs pour les malheureux !
Pour moi, de qui l’âme flétrieN’a jamais reçu de serment,Comme un exilé sans patrie,Pour moi, qu’une voix attendrieN’a jamais nommé doucement,
Personne qui daigne m’entendre,A mon sort qui saigne s’unir,Et m’interroge d’un air tendre,Pourquoi je me suis fait attendreUn jour tout entier sans venir.
Personne qui me recommandeDe ne rester que peu d’instantsHors du logis ; qui me gourmandeLorsque je rentre et me demandeOù je suis allé si longtemps.
Jamais d’haleine caressanteQui, la nuit, vienne m’embaumer ;Personne dont la main pressanteCherche la mienne, et dont je senteSur mon cœur les bras se fermer !
Une fois pourtant — quatre annéesAuraient-elles donc effacéCe que ces heures fortunéesD’illusions environnéesAu fond de mon âme ont laissé ?
Oh ! c’est qu’elle était si jolie !Soit qu’elle ouvrit ses yeux si grands,Soit que sa paupière affaiblieComme un voile qui se déplieÉteignit ses regards mourants !
— J’osai concevoir l’espéranceQue les destins moins ennemis,Prenant pitié de ma souffrance,Viendraient me donner l’assuranceD’un bonheur qu’ils auraient permis :
L’heure que j’avais attendue,Le bonheur que j’avais rêvéA fui de mon âme éperdue,Comme une note suspendue,Comme un sourire inachevé !
Elle ne s’est point souvenueDu monde qui ne la vit pas ;Rien n’a signalé sa venue,Elle est passée, humble, inconnue,Sans laisser trace de ses pas.
Depuis lors, triste et monotone,Chaque jour commence et finit :Rien ne m’émeut, rien ne m’étonne,Comme un dernier rayon d’automneJ’aperçois mon front qui jaunit.
Et loin de tous, quand le mystèreDe l’avenir s’est refermé,Je fuis, exilé volontaire !— Il n’est qu’un bonheur sur la terre,Celui d’aimer et d’être aimé.
Août 1829.
Versification
- Forme
- 16 quintils (quintils)
- Rimes
- 16(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quintils
- Mots à la rime
- a ivresse / t’adresse / tendresse féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea errante / mourante / enivrante féminine, classiqueb reposer / baiser masculine, classiquea envie / asservie / vie féminine, classiqueb pleins / plains masculine, classiquea t’exagères / légères / passagères féminine, classiqueb moment / aimant masculine, classiquea regrettes / t’apprêtes / indiscrètes féminine, classiqueb amoureux / malheureux masculine, classiquea flétrie / patrie / attendrie féminine, classiqueb serment / doucement masculine, classiquea m’entendre / tendre / attendre féminine, classiqueb s’unir / venir masculine, classiquea recommande / gourmande / demande féminine, classiqueb d’instants / longtemps masculine, classiquea caressante / pressante / sente féminine, classiqueb m’embaumer / fermer masculine, classiquea années / fortunées / environnées féminine, classiqueb effacé / laissé masculine, classiquea jolie / affaiblie / déplie féminine, classiqueb grands / mourants masculine, classiquea l’espérance / souffrance / l’assurance féminine, classiqueb ennemis / permis masculine, classiquea attendue / éperdue féminine, classiqueb rêvé / inachevé masculine, classiquea suspendue / souvenue féminine, classiqueb pas masculine, classiquea venue / inconnue féminine, classiquea monotone / m’étonne / d’automne féminine, classiqueb finit / jaunit masculine, classiquea mystère / volontaire / terre féminine, classiqueb refermé / aimé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources