Poésies, 1833· Pièces inédites
La Vengeance
Quand j’entrai dans la vie,‖ au sortir de l’enfance,A cet âge innocent‖ où l’homme sans défense,Inquiet, sans appui,‖ cherche un guide indulgent,Et, demandant au ciel‖ un ami qui l’entende.Sent qu’il a si besoin‖ d’une main qu’on lui tendeEt d’un regard encourageant ;
Toi seule, armant ta voix‖ d’une affreuse ironie,As fait sur un enfant‖ peser ta tyrannie :A tes rires amers‖ que tu m’as immolé !Par un plaisir cruel‖ prolongeant ma souffrance,Ta bouche comme un crime‖ a puni l’ignoranceEt tes dédains m’ont accablé.
Sais-tu que se venger‖ est bien doux ? Mon courageA supporté l’affront‖ et dévoré l’outrage :Comme une ombre importune‖ attachée à tes pasJ’ai su te fatiguer‖ par ma fausse tendresse,J’ai su tromper ton cœur,‖ j’ai su feindre l’ivresseD’un amour que je n’avais pas.
Te souviens-tu d’abord‖ comme ta résistancePar de cruels mépris‖ éprouva ma constance.Mais je pleurai, je crois,‖ je parlai de mourir…Et puis, on ne peut pas‖ toujours être rebelle ;A s’entendre sans fin‖ répéter qu’on est belle,Il faut pourtant bien s’attendrir.
Grâce au ciel ! ma victoire‖ est enfin assurée ;Au mépris d’un époux‖ et de la foi jurée.Enfin, tu t’es livrée‖ à moi, tu m’appartiens !J’ai senti dans ma main‖ frémir ta main tremblanteEt mes baisers errans‖ sur ta bouche brûlanteSe sont mêlés avec les tiens !
Et bien ! sache à présent,‖ et que ton cœur se brise.Sache que je te hais‖ et que je te méprise,Sache bien que jamais‖ je ne voulus t’avoirQue pour pouvoir un jour‖ en face te maudire.Rire de tes tourmens,‖ à mon tour, et te direTout ce que je souffre à te voir !
As-tu donc pu jamais,‖ malheureuse insensée,Croire que ton image‖ occupait ma pensée ?Connais-moi maintenant‖ et comprends désormaisQuelle horreur me poussait,‖ quelle rage m’enflamme,Et ce qu’il m’a fallu‖ de haine au fond de l’âmePour te dire que je t’aimais ?
J’ai donc bien réussi,‖ je t’ai donc bien frappée ;Par un adolescent‖ ta vanité trompéeA pu croire aux sermens‖ que ma voix te jurait !Malgré cet œil perçant,‖ malgré ce long usage,Tu n’as donc jamais rien‖ trouvé sur mon visageQui trahît cet affreux secret ?
Je te lègue en fuyant,‖ une honte éternelle.Je veux que le remords,‖ active sentinelle.S’attache à sa victime,‖ et veille à tes côtés,Qu’il expie à la fois‖ mes chagrins, mes injuresEt cette horrible gêne‖ et ces mille parjuresQue la vengeance m’a coûtés.
C’est bien. Je suis content :‖ j’ai passé mon envie ;D’un souvenir amer‖ j’empoisonne ta vie.Va-t’en ! pour me fléchir‖ ces cris sont superflus.Va-t’en ! pleure à jamais‖ ta honte et ta faiblesseEt songe bien au moins‖ que c’est moi qui te laisseEt que c’est moi qui ne veux plus !
Septembre 1829.
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 10 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a l’enfance / défense féminine, classiqueb indulgent / encourageant masculine, classiquec l’entende / tende féminine, classiquea ironie / tyrannie féminine, classiqueb immolé / accablé masculine, classiquec souffrance / l’ignorance féminine, classiquea courage / l’outrage féminine, classiqueb pas masculine, classiquec tendresse / l’ivresse féminine, classiquea résistance / constance féminine, classiqueb mourir / s’attendrir masculine, classiquec rebelle / belle féminine, classiquea assurée / jurée féminine, classiqueb m’appartiens / tiens masculine, classiquec tremblante / brûlante féminine, classiquea brise / méprise féminine, classiqueb t’avoir / voir masculine, classiquec maudire / dire féminine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb désormais / t’aimais masculine, classiquec m’enflamme / l’âme féminine, classiquea frappée / trompée féminine, classiqueb jurait / secret masculine, classiquec usage / visage féminine, classiquea éternelle / sentinelle féminine, classiqueb côtés / coûtés masculine, classiquec injures / parjures féminine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquec faiblesse / laisse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, H. Floury, éditeur, 1900· numérisation archive.org· Sources