Dans la fournaise, 1892
A Paul Legrand
Ami Paul, que j’ai vu souventBaigné par les feux électriquesD’un soleil flambant et mouvant,Je t’adjure en ces vers lyriques.
Il ne faut plus de longs discoursDésormais, pour être sublime ;Il n’en faut même pas de courts.La mode est à la pantomime.
Ce genre qui déjà m’allait,Encor plus profond que futile,Depuis Félicia MalletRemplace le drame inutile.
Je vois flotter un blanc sarrauQue surmonte un pâle visage,Et le grand aïeul DeburauApparaît dans le paysage.
Plus svelte qu’un glorieux lys,D’un geste simple il te désigne,Toi qui, seul, comme lui jadis,As droit à la blancheur du cygne.
O mon cher Paul, ami Pierrot,Paul Legrand, qui sus toujours êtreCe naïf et divin maraud,Viens et reprends ta place, maître.
Dans un rêve artificiel,Comme on caresse l’air de bullesDe savon, pleines d’arc-en-ciel,Ressuscite les Funambules.
Un vêtement blanc sur le flanc,Où glisse la brise farouche,Étends une couche de blancSur ton nez, ta joue et ta bouche.
Et follement, vers l’idéalMarche, guidé par ton génie,Passant, dont le front lilialAbrite la sainte ironie.
Sans que rien t’en puisse empêcherViens, suis Urgèle et son cortège ;O cygne, lys, fleur de pêcher ;Gracieux bonhomme de neige !
Poursuis le riant Arlequin,Dont le délire fou combineUn tas de ruses de coquinPour embobiner Colombine.
Plutôt, ne le poursuis pas ! FeinsDe vouloir tout réduire en cendreEt d’imaginer des trucs finsPour servir Léandre et Cassandre.
Mais laisse les divins amantsSuivre la route coutumièreDans les bleus éblouissementsDe la joie et de la lumière.
Paul, mon ami, pour inventerCette délicieuse fêteQue le doux Gautier sut vanter,Il n’est pas besoin de poëte.
Amour, bien assez inventifPour y suffire, ne harnachePas d’imparfaits du subjonctif,Ni d’épithètes à panache.
Même, avec ses yeux de saphir,Auprès de vous la Rime est uneEsclave, et ne doit qu’obéirQuand on la fait taire. O fortune !
Afin de ne pas nous glacerAvec des mots que l’on rature,Amour est là, pour remplacerToute vaine littérature.
Se jouant ainsi qu’il le doit,Il sait faire la scène à faire,Sans qu’on la désigne du doigt.La réussir est son affaire.
D’ailleurs, fier comme d’AssoucyEt plus conquérant que Thésée,N’ayant jamais pris nul souciDe la critique (elle est aisée !),
Il dédaigne l’abonnementDont les frais onéreux nous pèsent,Et la scène est, tout bonnement :Deux bouches en fleur qui se baisent.
11 novembre 1890.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a souvent / mouvant masculine, classiqueb électriques / lyriques féminine, classiquea discours / courts masculine, classiqueb sublime / pantomime féminine, classiquea m’allait / Mallet masculine, classiqueb futile / inutile féminine, classiquea sarrau / Deburau masculine, classiqueb visage / paysage féminine, classiquea lys / jadis masculine, classiqueb désigne / cygne féminine, classiquea Pierrot / maraud masculine, classiqueb être / maître féminine, classiquea artificiel / d’arc-en-ciel masculine, classiqueb bulles / Funambules féminine, classiquea flanc / blanc masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquea l’idéal / lilial masculine, classiqueb génie / ironie féminine, classiquea empêcher / pêcher masculine, classiqueb cortège / neige féminine, classiquea Arlequin / coquin masculine, classiqueb combine / Colombine féminine, classiquea Feins / fins masculine, classiqueb cendre / Cassandre féminine, classiquea amants / éblouissements masculine, classiqueb coutumière / lumière féminine, classiquea inventer / vanter masculine, classiqueb fête / poëte féminine, classiquea inventif / subjonctif masculine, classiqueb harnache / panache féminine, classiquea saphir / qu’obéir masculine, classiqueb une / fortune féminine, classiquea glacer / remplacer masculine, classiqueb rature / littérature féminine, classiquea doit / doigt masculine, classiqueb faire / affaire féminine, classiquea d’Assoucy / souci masculine, classiqueb Thésée / aisée féminine, classiquea l’abonnement / bonnement masculine, classiqueb pèsent / baisent féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 3.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources