Dans la fournaise, 1892
Vérité
Quoi ! vous êtes la Vérité !Dis-je à la déesse pensiveQui, sans nulle sévérité,Riait, laissant voir sa gencive.
Il se peut que ce soit un faitEt que votre grâce ingénuePorte ce nom, car, en effet,Je vous vois nue, ou presque nue.
Comme au bout du compte, je puisCroire à cette histoire un peu roide,Peut-être sortez-vous d’un puits,Caressée encor par l’eau froide.
Car les collines de vos seins,Entièrement libres de voiles,Manifestent leurs purs dessinsEt brillent comme des étoiles.
Vous avez, en sortant de l’eau,Deux bras de plus que n’en possèdeLa grande Vénus de Milo,Cette guerrière à qui tout cède.
J’admire vos robustes flancs,Et moi, le mélodieux chantreDes lys, je célèbre les plansHarmonieux de votre ventre.
Oui, je n’ai, dit-elle, héritéD’aucune parure connue.Étant déesse et Vérité,Il convient que je reste nue.
Je prends un plaisir infiniA perpétuer ma coutumeEt je m’y tiens, BianchiniM’ayant dessiné ce costume.
Oui, dis-je, sur ces purs sommetsOh ! que de neige éparpillée,Frissonnante déesse, maisComme vous êtes maquillée !
Comme les filles qui, la nuit,S’en vont flirter dans quelque bouge,Vous avez, et cela vous nuit,Beaucoup trop de blanc et de rouge.
Et sans compter les traits subtilsDes crayons bleus qui font les veines,De faux sourcils et de faux cilsVous ornent de leurs grâces vaines.
Oui, dit la déesse, ma peauA besoin d’un soupçon de rose,Que je pose là, comme appeau.Et pourtant, c’est bien quelque chose,
Quand il fait du soleil, je metsEn liberté ma toison blonde.Et je suis la Vérité, maisLa Vérité, femme du monde.
En un milieu select, et d’oùL’Amour s’enfuit, tirant ses grègues,Ainsi qu’en un gai paradouJe folâtre avec mes collègues.
Feuilletant les divers Bottins,Qui de jour en jour s’exagèrent,Nous accueillons tous les potinsQue tant de noms épars suggèrent.
Loin du sexe laid, à l’écart,Nous ourdissons de belles trames,Car à cinq heures, pour le quart,Nous prenons des thés entre femmes.
On a beau dire : O Jeux ! O Ris !O Candeur ! si je vous imite,C’est grâce à la poudre de riz.La poudre de riz est un mythe.
C’est de vrai blanc, du blanc de zinc,Pareil à celui des actrices,Que nous montrons aux thés de cinqHeures. O Nymphes protectrices !
Nos appas du temps sont vainqueursEt ne craignent aucune rouille,Et comme on ne voit pas les cœurs,Ni vu, ni connu, je t’embrouille !
25 novembre 1890.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a Vérité / sévérité masculine, classiqueb pensive / gencive féminine, classiquea fait / effet masculine, classiqueb ingénue / nue féminine, classiquea puis / puits masculine, classiqueb roide / froide féminine, classiquea seins / dessins masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea l’eau / Milo masculine, classiqueb possède / cède féminine, classiquea flancs / plans masculine, classiqueb chantre / ventre féminine, classiquea hérité / Vérité masculine, classiqueb connue / nue féminine, classiquea infini / Bianchini masculine, classiqueb coutume / costume féminine, classiquea sommets / mais masculine, classiqueb éparpillée / maquillée féminine, classiquea nuit masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquea subtils / cils masculine, classiqueb veines / vaines féminine, classiquea peau / appeau masculine, classiqueb rose / chose féminine, classiquea mets / mais masculine, classiqueb blonde / monde féminine, classiquea d’où / paradou masculine, classiqueb grègues / collègues féminine, classiquea Bottins / potins masculine, classiqueb s’exagèrent / suggèrent féminine, classiquea l’écart / quart masculine, classiqueb trames / femmes féminine, classiquea Ris / riz masculine, classiqueb imite / mythe féminine, classiquea zinc / cinq masculine, classiqueb actrices / protectrices féminine, classiquea vainqueurs / cœurs masculine, classiqueb rouille / t’embrouille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources