Dans la fournaise, 1892
Les Grâces
Quoi donc ! est-ce bien les trois Grâces ?Apprenez-moi si c’est bien elles,Dis-je, en voyant leurs âmes bassesErrer dans leurs vagues prunelles.
Tandis que l’effroi me pénètre,Dans ce groupe triste et barbareJ’ai de la peine à reconnaîtreLes Grâces, que chantait Pindare.
Elles étaient dans nos demeuresLa gaîté, le rire et la joie ;Elles dansaient avec les HeuresDans la lumière qui flamboie.
Leurs regards que la nuit courrouceNous donnaient de célestes fièvresEt la persuasion douceCoulait de leurs charmantes lèvres.
Mais celles-ci ! dans leurs voix rauquesPassent des hurlements de cuivre,Et ce qu’on lit dans leurs yeux glauquesC’est l’horreur et l’ennui de vivre.
Monsieur, répondit l’être agileQui roulait vers moi ses yeux ternesEt qui me servait de Virgile,Ce sont les trois Grâces modernes.
On aime leurs ennuis moroses,Lorsqu’une fois l’on s’approprieLeur dédain de toutes les choses ;Regardez-les mieux, je vous prie.
Il dit et moi, pour lui complaire,Bercé par de molles paressesDans une langueur tutélaire,Je regardai mieux ces déesses.
O terreur ! elles étaient vertes.Et nonchalantes et câlines,A travers leurs robes ouvertesBrillaient des clartés opalines.
Elles se tournaient vers les mâlesAvec des mines éplorées ;Je contemplais des lueurs pâlesSur leurs bouches décolorées.
Cependant maigres et lascives,Ayant les Terreurs pour cortège,Et sur la chair de leurs gencivesLaissant voir des blancheurs de neige,
Elles disaient, voix murmurantes,Au milieu des frissons rapides,L’ivresse de se voir mourantesEt la fierté d’être stupides.
Quoi ! dis-je, se peut-il, mon maître,Que ces vains spectres de folieEt de tristesse, puissent êtreEuphrosyne, Aglaé, Thalie ?
Non, dit mon guide, alors étrange,Pas plus que Basilide ou Thècle,Ce ne seront plus, car tout change,Les noms des Grâces fin de siècle.
Mais avec leur esprit baroqueEt leurs souplesses de panthère,Elles valent pour notre époqueCelles qu’on suivait dans Cythère.
Chacune peut ravir un hommeRien qu’avec son allure fine,Et maintenant Paris les nommeAbsinthe, Névrose et Morphine.
28 octobre 1890.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a Grâces / basses féminine, classiqueb elles / prunelles féminine, classiquea pénètre / reconnaître féminine, classiqueb barbare / Pindare féminine, classiquea demeures / Heures féminine, classiqueb joie / flamboie féminine, classiquea courrouce / douce féminine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquea rauques / glauques féminine, classiqueb cuivre / vivre féminine, classiquea agile / Virgile féminine, classiqueb ternes / modernes féminine, classiquea moroses / choses féminine, classiqueb s’approprie / prie féminine, classiquea complaire / tutélaire féminine, classiqueb paresses / déesses féminine, classiquea vertes / ouvertes féminine, classiqueb câlines / opalines féminine, classiquea mâles / pâles féminine, classiqueb éplorées / décolorées féminine, classiquea lascives / gencives féminine, classiqueb cortège / neige féminine, classiquea murmurantes / mourantes féminine, classiqueb rapides / stupides féminine, classiquea maître / être féminine, classiqueb folie / Thalie féminine, classiquea étrange / change féminine, classiqueb Thècle / siècle féminine, classiquea baroque / époque féminine, classiqueb panthère / Cythère féminine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb fine / Morphine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 2001· numérisation Peter Edwards· Sources