Les Exilés, 1867
Hésiode
Quand la terre encor jeune‖ était à son aurore,Par-delà ces amas‖ de siècles que dévoreDans l’espace infini‖ le temps, ce noir vautour,À l’époque où j’étais‖ rapsode en Grèce, un jourJe quittais, plein de joie,‖ un bourg de Thessalie.Là, jeune homme frivole‖ en proie à ma folie,Ayant cherché l’abri‖ verdoyant d’un laurier,J’avais célébré Cypre‖ et l’amour meurtrierQue Zeus devant son trône‖ un jour vit apparaîtreTriomphant. Mais au lieu‖ de montrer que ce maîtreDes hommes exista‖ dès le commencement,Après le noir chaos,‖ le tartare fumantEt la terre profonde‖ à la large poitrine,Même avant l’éther vaste‖ et la vague marine,J’avais feint, pour mieux plaire‖ aux laboureurs grossiers,Que, doux enfant, exempt‖ d’appétits carnassiers,Ignoré d’Échidna‖ sanglante et des Furies,Il fût né de Cypris‖ en des îles fleuries.Les vierges, les vieillards‖ devant leur porte assisÉtaient vite accourus‖ en foule à mes récits,Et le pain et le vin‖ ne m’avaient pas fait faute.Or je partais chargé‖ des présents de mon hôte,Et sous les oliviers,‖ parmi les chemins verts,J’allais d’un pas rapide,‖ orgueilleux de mes vers.Comme j’étais entré‖ dans la forêt qui grimpeMystérieusement‖ au pied du mont Olympe,Je vis auprès de moi,‖ debout sur un talus,Un homme fier, pareil‖ aux géants chevelusQue la terre enfanta‖ dans sa force première.Son visage était pâle‖ et baigné de lumière.Il touchait de la tête‖ aux chênes murmurants ;À l’entour, dans les rocs‖ penchés sur les torrents,Les noirs rameaux touffus,‖ en écoutant son ode,Frissonnaient, et c’était‖ le chanteur Hésiode.Les âges à venir,‖ pour nos regards voilés,Pensifs, se reflétaient‖ dans ses yeux étoilés ;Les tigres lui léchaient‖ les pieds dans leur délire,Et les aigles volaient‖ près de sa grande lyre.Le devin se dressa‖ dans les feuillages roux.Il abaissa vers moi‖ ses yeux pleins de courrouxOù la nuit formidable‖ avec l’aube naissanteSe mêlait, et cria‖ d’une voix menaçanteQui remplissait les bois‖ devenus radieux :« Ne fais pas un jouet‖ de l’histoire des dieux ! »Je m’inclinai, tremblant‖ et pâle de mon crime.Il ajouta : « vois-tu‖ la nature sublimeTressaillir ? La forêt‖ fume comme un encens.Les immortels sont là‖ sur les monts blanchissants.Tais-toi. Laisse l’azur‖ célébrer leur louange,Passant, que ces vainqueurs‖ ont pétri dans la fange,Et qui, faible et tremblant,‖ sans te souvenir d’eux,Vas devant toi, soumis‖ à des besoins hideux,Sorti de la douleur,‖ né pour les funérailles,Et tout chargé du poids‖ affreux de tes entrailles. »
janvier 1863.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a aurore / dévore féminine, classiqueb vautour / jour masculine, classiquea Thessalie / folie féminine, classiqueb laurier / meurtrier masculine, classiquea apparaître / maître féminine, classiqueb commencement / fumant masculine, classiquea poitrine / marine féminine, classiqueb grossiers / carnassiers masculine, classiquea Furies / fleuries féminine, classiqueb assis / récits masculine, classiquea faute / hôte féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea grimpe / Olympe féminine, classiqueb talus / chevelus masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb murmurants / torrents masculine, classiquea ode / Hésiode féminine, classiqueb voilés / étoilés masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquea naissante / menaçante féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquea crime / sublime féminine, classiqueb encens / blanchissants masculine, classiquea louange / fange féminine, classiqueb d’eux / hideux masculine, classiquea funérailles / entrailles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Exilés, Paris, Fasquelle, 1899· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources