Occidentales, 1875
Démolitions
Tandis que dans les cieux‖ le couchant s’allumait,Un Ange dans le vent qui brameEmporta le baron‖ Haussmann sur le sommetD’une des tours de Notre-Dame.
Puis il lui dit : — Je suis‖ l’âme de ce ParisQui bruit, foule auguste et vile,Sous nos pieds, et qui fut‖ la cité des esprits.Baron, qu’as-tu fait de ma ville ?
Moi ? dit monsieur Haussmann,‖ je n’ai jamais molli.Les Memphis et les AntiochesSont loin ; quant à Paris,‖ je vous l’ai démoli,Tant que j’ai pu trouver des pioches !
J’ai si bien, proscrivant‖ en bloc, nouveau Sylla,Percé les maisons d’outre en outreAvec le fer, que tous,‖ depuis ce moment-là,Nous avons dans l’œil une poutre !
Le clair soleil emplit‖ de rayons mon tracé,Et je planterai des érablesDans les quartiers jadis‖ obscurs, d’où j’ai chasséLes hiboux et les misérables !
Car, où l’on entendait‖ la Faim blême aboyer,La brise maintenant soupire ;Et désormais, pourvu‖ qu’on mette à son loyerTrente mille francs, on respire !
J’ai fait des boulevards‖ si longs, qu’avec amourL’ouragan furieux y beugle,Et si bien ruisselants‖ de lumière et de jourQue chacun y devient aveugle !
Donc, je crois que tout marche‖ et que j’ai, sans pâlir,Abattu sous mon pied sonoreTous les bouges infects‖ qu’il fallait démolir.Baron, dit l’Ange, pas encore.
Regarde ces salons‖ où le délire éclôt,Éveillant les sombres huées,Et d’où résonne au loin,‖ triste comme un sanglot,Le rire des prostituées !
Vois les palais où ces‖ marchands d’argent et d’or,Ayant fait du pauvre leur proie,De leurs becs pointus, aigle‖ et vautour et condor,Lui mangent son cœur et son foie !
Vois, menaçant l’Amour‖ de leur dernière dent,Les antiques académiesOù la perruque verte‖ orne de son chiendentCes petits crânes de momies !
Vois ces tréteaux pleins du‖ miaulement des chats,D’où la Musique, douce fée,S’envole en pleurs, tandis‖ qu’on lance des crachatsSur la blanche robe d’Orphée !
Enfin, vois l’officine‖ ouverte aux noirs ennuis,Où ce pamphlétaire en nourriceEntame comme il peut‖ Voltaire et dit : Je suisJuvénal et non pas Jocrisse !
Et, parlant ainsi, l’Ange‖ à la terrible voixDésignait la Babel immense.Alors monsieur Haussmann‖ dit : — A ce que je vois,Il faudra que je recommence.
Non pas, répondit l’Ange,‖ âme du grand Paris.Reste en paix, baron ; parfois j’aimeTon zèle ; mais, vois-tu,‖ ces vieux trous de souris,Je veux les démolir moi-même !
Janvier 1868.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (30 de 12, 29 de 8, 1 de 7)· profil 8, 6−6, (7)
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a s’allumait / sommet masculine, classiqueb brame / Notre-Dame féminine, classiquea Paris / esprits masculine, classiqueb vile / ville féminine, classiquea molli / démoli masculine, classiqueb Antioches / pioches féminine, classiquea Sylla / moment-là masculine, classiqueb outre / poutre féminine, classiquea tracé / chassé masculine, classiqueb érables / misérables féminine, classiquea aboyer / loyer masculine, classiqueb soupire / respire féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb beugle / aveugle féminine, classiquea pâlir / démolir masculine, équivalenteb sonore / encore féminine, classiquea éclôt / sanglot masculine, classiqueb huées / prostituées féminine, classiquea d’or / condor masculine, classiqueb proie / foie féminine, classiquea dent / chiendent masculine, classiqueb académies / momies féminine, classiquea chats / crachats masculine, classiqueb fée / d’Orphée féminine, classiquea ennuis / suis masculine, classiqueb nourrice / Jocrisse féminine, classiquea voix / vois masculine, classiqueb immense / recommence féminine, classiquea Paris / souris masculine, classiqueb j’aime / moi-même féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources