Occidentales, 1875
La Balle explosible
Oui, je trouve cela plaisant !Guerre, déesse au cœur farouche,Qu’est-ce donc ? On dit à présentQue tu fais la petite bouche !
Quoi ! nymphe du canon rayé,Tu montres ces pudeurs risiblesEt ce petit air effrayéDevant les balles explosibles ;
Et tu crains, — le tour est poli,Que ces engins trop délétèresNe soient pas d’un effet joliDans le ventre des militaires.
Toi qui pour l’horrible duelEmbouchais ton clairon sonoreAvec tant de sang-froid cruel,Vraiment cette douceur t’honore.
Désormais en petit manteauIl faudra t’habiller, Mégère,Comme une Aminte de Wateau.Prends un gai chapeau de bergère,
Et, laissant là tes mousquetons,Dans les prés que la Seine arrose,Fais paître les petits moutonsEn filant ta quenouille rose.
Car, Déesse aux yeux aveuglants,Tu veux bien que le canon broieLes bataillons noirs et sanglants :Cela, tu le veux avec joie ;
Tu veux bien, parmi les sanglots,Qu’en tes champs pleins de funéraillesDes corps troués on voie à flotsSortir du sang et des entrailles ;
Tu veux bien que sur les pavésOn trouve, en tes routes nouvelles,Des nez coupés, des yeux crevés,Des lambeaux épars de cervelles ;
Tu veux, sous le ciel indigo,Que ton noir cheval qu’on renommeFoule aux pieds, comme dit Hugo,Et l’homme, et l’homme, et l’homme, et l’homme.
Guerre, tu ne peux le nier,D’une plaine rose et fleurieTu veux bien faire le charnierDe ta hideuse boucherie ;
Sur tous ces détails, en effet,Ton point de vue est homogène ;Mais, en somme, on n’est pas parfait :La balle explosible te gêne.
Va, laisse ton cœur endurciEt relève ton front tragique !Prends la balle explosible aussi ;Car pourquoi manquer de logique ?
Fais sauter les hommes en l’air,Et quitte une crainte imbécile :Mâche la mitraille et l’éclair,O meurtrière ! et sois tranquille,
Au jour fixé, quelque géant,Un génie encore invisibleEmportera dans le néantTes canons, ta balle explosible,
Ton souffle de flammes, ton bruit,Ta démence effroyable et creuse,Et fera rentrer dans la nuitTa fantasmagorie affreuse !
Juin 1868.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a plaisant / présent masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquea rayé / effrayé masculine, classiqueb risibles / explosibles féminine, classiquea poli / joli masculine, classiqueb délétères / militaires féminine, classiquea duel / cruel masculine, classiqueb sonore / t’honore féminine, classiquea manteau / Wateau masculine, classiqueb Mégère / bergère féminine, classiquea mousquetons / moutons masculine, classiqueb arrose / rose féminine, classiquea aveuglants / sanglants masculine, classiqueb broie / joie féminine, classiquea sanglots / flots masculine, classiqueb funérailles / entrailles féminine, classiquea pavés / crevés masculine, classiqueb nouvelles / cervelles féminine, classiquea indigo / Hugo masculine, classiqueb renomme / l’homme féminine, classiquea nier / charnier masculine, classiqueb fleurie / boucherie féminine, classiquea effet / parfait masculine, classiqueb homogène / gêne féminine, classiquea endurci / aussi masculine, classiqueb tragique / logique féminine, classiquea l’air / l’éclair masculine, classiqueb imbécile / tranquille féminine, classiquea géant / néant masculine, classiqueb invisible / explosible féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb creuse / affreuse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources