Occidentales, 1875
Leroy s’amuse
Le soleil continue‖ à tout chauffer à blanc.Du fond de sa rouge fournaiseIl nous vise, et chacun‖ de nous emporte au flancUne de ses flèches de braise.
Plus cruel que Néron‖ et que Domitien,Pour griller ce que nous aimâmes,Ce bourreau sur son front‖ d’académicienMet une perruque de flammes !
Ah ! pour le supporter,‖ ce dur soleil roussi,Qui, desséchant les jouvencelles,Nous met sa torche aux yeux,‖ et qui nous fait aussiManger des gerbes d’étincelles,
Il faudrait être enfin‖ plus doux que BabylasEt plus patient qu’Athanase,Car il nous a, pendant‖ ces jours derniers, hélas !Dévoré même le Gymnase !
On y meurt tout de bon :‖ la feuille de vigne ySemblerait trop chaude, ô mon Ode !Et tous les spectateurs‖ de monsieur MontignySont changés en bœuf à la mode.
Voyant cela, l’auteur‖ de Chemin retrouvé,Pâle et debout contre un pilastreDe ce théâtre si‖ rudement éprouvé,Fit ce petit discours à l’Astre :
O Phébus-Apollon !‖ photographe changeantQui vient laper l’eau dans les augesEt qui nous romps le crâne‖ avec ton arc d’argent,Tu n’es qu’un franc-tireur des Vosges !
Ah ! montreur de seins nus‖ qui fais le Richelieu !Coiffeur qui poudres cette ville !Joueur de violon‖ et de lyre ! vieux dieuBon pour Ménard et pour Banville !
Comment ! Régnier et moi,‖ nous donnons, vieil archer,— Tranchons le mot, — un pur chef-d’œuvre ;Et toi, rose et brûlant,‖ tu viens nous le lécherAvec tes langues de couleuvre !
Pour notre bonbonnière‖ abandonnant les cieux,Parmi nos loges tu t’installes,Et tu viens cuire à point‖ les crânes des messieursQui se sont assis dans les stalles !
Même jeu sur la scène.‖ On voit que les pompiers,Incendiés par tes extases,Entrent en fusion‖ et coulent à nos pieds :On pourrait en faire des vases !
Tu changes en charbons‖ le riche lampas qu’aDrapé mon directeur artiste,Et, grâce à toi, le front‖ de madame PascaS’enflamme comme une améthyste !
Tu grilles sans pitié‖ Massin, dont la chansonVaut bien mieux que celle d’un merle,Et tu fonds lâchement‖ Béatrice Pierson,Comme Cléopâtre sa perle !
La pauvre Mélanie‖ a des feux sur ses doigts :Berton s’efface dans la brume,Villeray s’amincit‖ comme un fil, et je voisA l’horizon Landrol qui fume !
Soleil, moi, vieux lion‖ blanchi sous le harnois,Crois-tu vraiment que je m’amuseDe te voir envoyer‖ du monde à Cressonnois ?Va-t’en ! laisse en repos ma Muse,
Ou, s’il fallait encor‖ que ton bras assénâtDes coups sur cette fiancée,Tremble, je te ferai‖ flétrir en plein Sénat,Comme on a fait pour monsieur Sée !
C’est ainsi que Leroy,‖ farouche, et par instantsDe son pied tourmentant la plintheDu corridor, parlait‖ au soleil du printempsEt l’assourdissait de sa plainte.
Pourtant des spectateurs‖ fort nombreux se montraientAu contrôle, — tous grillés commeDes biftecks. Ils entraient‖ brûlés, mais ils entraient.Ils versaient une forte somme ;
Et notre auteur, avec‖ des sourires charmants,Regardait parmi l’incendieCes tisons à demi‖ consumés, et fumants,Qui venaient voir la comédie !
Juin 1868.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (38 de 8, 38 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a blanc / flanc masculine, classiqueb fournaise / braise féminine, classiquea Domitien / d’académicien masculine, classiqueb aimâmes / flammes féminine, classiquea roussi / aussi masculine, classiqueb jouvencelles / d’étincelles féminine, classiquea Babylas / hélas masculine, classiqueb qu’Athanase / Gymnase féminine, classiquea y / Montigny masculine, classiqueb Ode / mode féminine, classiquea retrouvé / éprouvé masculine, classiqueb pilastre / l’Astre féminine, classiquea changeant / d’argent masculine, classiqueb auges / Vosges féminine, classiquea Richelieu / dieu masculine, équivalenteb ville / Banville féminine, classiquea archer / lécher masculine, classiqueb chef-d’œuvre / couleuvre féminine, classiquea cieux / messieurs masculine, classiqueb t’installes / stalles féminine, classiquea pompiers / pieds masculine, classiqueb extases / vases féminine, classiquea qu’a / Pasca masculine, classiqueb artiste / améthyste féminine, classiquea chanson / Pierson masculine, classiqueb merle / perle féminine, classiquea doigts / vois masculine, classiqueb brume / fume féminine, classiquea harnois / Cressonnois masculine, classiqueb m’amuse / Muse féminine, classiquea assénât / Sénat masculine, classiqueb fiancée / Sée féminine, classiquea instants / printemps masculine, classiqueb plinthe / plainte féminine, classiquea montraient / entraient masculine, classiqueb comme / somme féminine, classiquea charmants / fumants masculine, classiqueb l’incendie / comédie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources