Occidentales, 1875
Satan en colère
C’est perdre le bruit et le feu :
Je le sais, moi qui fus un dieu !Victor Hugo,Le Danube en colère.
Satan, criant miséricorde,Appela d’abord au secoursEn voyant s’augmenter la hordeQui, grâce à nous, chez lui déborde,Si bien que ses grils sont trop courts !Ensuite, il nous fit ce discours :
Faut-il donc que je vous proscrive,Mortels que jadis j’attrapais !C’est effrayant ce qu’il m’arriveDe gens sur l’infernale rive,Tassés, pressés en rangs épais,Depuis que vous êtes en paix !
Vous le savez, comme j’imiteLes fables des temps primitifs,Les damnés, — on connaît ce mythe,Cuisent chez moi, dans la marmiteQue j’ai prise dans les motifsDes vieux poëtes inventifs.
Et, lorsque de rire je pouffe,Malheur à qui touche à ce pot !Mais, — voici le comique bouffe !Dans mon pot-au-feu l’on étouffeDepuis que votre chassepotA fait l’ancien fusil capot !
On n’y peut plus tenir à l’aise,Depuis que vos engins hideux,Fusils Bonnin et fusils Dreyse,Font rouler jusqu’à ma fournaiseUn tas de passants hasardeux,Qui tombent là, coupés en deux !
Grâce enfin pour ma casserole !Chacun de vous est le ColombD’une nouvelle arme à virole ;Vous vous foudroyez au pétroleAvec infiniment d’aplomb :C’est une débauche de plomb !
Eh ! quoi, Dumanets sans vergogne,Croyez-vous que nous ricanons,Quand là-haut votre clairon grogne,En voyant la folle besogneQue me préparent vos canons,Dont je ne retiens pas les noms !
On prétend que j’emmagasineTout ce que détruira le fer !Dis, si tu veux, que je lésine,Tas de fous ! mais, dans ma cuisineOù flambe un feu joyeux et clair,Je n’ai plus de place en enfer !
J’étais gai comme Diogène ;J’engraissais comme un alderman !Vais-je, pour qu’on me morigène,Exproprier ce qui me gêne,Comme votre baron Haussmann,Moi bon vivant et gentleman !
Ah ! tu t’égorges, saltimbanque,Genre humain encore au maillot !Toujours des morts ! — La place manque ;S’il en vient un, je vous le flanque(Fût-il juif, turc ou parpaillot)Dans le paradis de Veuillot !
Là, vêtu d’une simple écharpe,Jusqu’à l’éternité sans fin,Ainsi qu’au concert Contrescarpe,Il entendra des airs de harpeGrattés par ce doux Séraphin,Et s’il s’amuse, il sera fin !
Mais, pauvre ver, pour deux aurores,Vis tranquille sur ton mûrier !Pourquoi faut-il que tu t’abhorres,Frêle insecte, et que tu dévores,En croyant mâcher du laurier,Tout le plomb que vend l’armurier !
Mai 1868.
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(abaabb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a miséricorde / horde / déborde féminine, classiqueb secours / courts / discours masculine, classiquea proscrive / m’arrive / rive féminine, classiqueb j’attrapais / épais / paix masculine, classiquea j’imite / mythe / marmite féminine, classiqueb primitifs / motifs / inventifs masculine, classiquea pouffe / bouffe / étouffe féminine, classiqueb pot / chassepot / capot masculine, classiquea l’aise / Dreyse / fournaise féminine, classiqueb hideux / hasardeux / deux masculine, classiquea casserole / virole / pétrole féminine, classiqueb Colomb / d’aplomb / plomb masculine, classiquea vergogne / grogne / besogne féminine, classiqueb ricanons / canons / noms masculine, classiquea j’emmagasine / lésine / cuisine féminine, classiqueb fer / clair / enfer masculine, classiquea Diogène / morigène / gêne féminine, classiqueb alderman / Haussmann / gentleman masculine, classiquea saltimbanque / manque / flanque féminine, classiqueb maillot / parpaillot / Veuillot masculine, classiquea écharpe / Contrescarpe / harpe féminine, classiqueb fin / Séraphin masculine, classiquea aurores / t’abhorres / dévores féminine, classiqueb mûrier / laurier / l’armurier masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres poetiques completes, Paris, Honoré Champion, 1998· numérisation Peter Edwards· Sources