Odes funambulesques, 1857· Évohé Némésis intérimaire
L’opéra turc
Chère Évohé, voici‖ le carnaval qui vient,Et l’on danse à la fin‖ du mois, s’il m’en souvient.Je voulais vous montrer‖ une chose divine,Un domino charmant‖ que Gavarni dessine,Une surprise, enfin !‖ Pourquoi venir le soir ?Nous n’avons même pas‖ le temps de nous asseoir,Quand j’aurais, pour rester‖ sur ces divans sublimes,Encor plus de raisons‖ que vous n’avez de rimes !Il faut partir. Prenez‖ votre châle, Évohé.Si je ne vous savais‖ un cœur très-dévoué,Et de l’esprit à flots,‖ si vous étiez bégueule,Je vous engagerais‖ à rester toute seule ;Car je crois qu’il s’agit‖ d’aller encore un coupAttaquer un défaut‖ que vous avez beaucoup.Vous voyez trop souvent‖ votre amie au king’s CharleEt je vous vois rougir‖ chaque fois que j’en parle !Tortille tes cheveux‖ avec des tresses d’or,Ô ma muse, et volons‖ sur l’aile d’un condorJusqu’au pays féerique‖ où les blanches sultanesBaignent leurs corps polis‖ à l’ombre des platanes,Et s’enivrent le cœur‖ aux chansons du haremSous les rosiers de Perse‖ et de Jérusalem,Tandis qu’en souriant,‖ les esclaves tartaresArrachent des soupirs‖ à l’âme des guitares.Il était à Stamboul‖ un théâtre enchanteur,Dont le sultan lui-même‖ était le directeur :La musique et ses voix,‖ l’altière poésie,Les danses de l’Espagne‖ et de la molle AsieEnchantaient, à souhait‖ pour l’extase des sens,Ce palais ébloui‖ de feux resplendissants.Or, le sultan, naguère,‖ en ses jours d’allégresse,Avait dormi longtemps‖ chez les filles de Grèce,Et, versant des parfums‖ sous le ciel embaumé,Ainsi que Madeleine‖ avait beaucoup aimé.Mais quand l’âge de glace‖ eut fondu cette lave,Il fut, à son hiver,‖ l’esclave d’une esclaveQui lui chantait le soir‖ de doux airs espagnols,D’une voix douce à faire‖ envie aux rossignols.Elle avait les langueurs‖ des filles de la Gaule,Soit qu’elle soupirât‖ la romance du saule,Ou quelque chant d’amour‖ plaintif et singulier,Sous l’habit provoquant‖ d’un jeune cavalier.Mais sa pourpre, fatale‖ aux amours des captives,Buvait le sang vermeil‖ des blanches et des juives,Et ses regards emplis‖ de force et de douceur,Demandaient chaque mois‖ la tête d’un danseur.Lorsque la favorite,‖ avec ses airs de reine,Apparaissait, portant‖ la couronne sereineDont les lys enflammés‖ ruisselaient en marchant,Tout le peuple ébloui‖ du ballet et du chantTremblait devant son doigt‖ noyé dans la dentelle.Un seul avait trouvé‖ sa grâce devant elle,Ardent comme un lion‖ ou comme le simoun,Un habile chanteur‖ qu’on appelait Medjnoun.Or, ce jeune homme avait‖ la perle des maîtresses,Une blanche houri‖ qui, par ses longues tresses,Jetait aux quatre vents‖ tous les parfums d’Ophir,Paupière aux sourcils noirs,‖ prunelles de saphir,Gazelle pour la grâce‖ indolente des poses,Nourmahal, dont la lèvre‖ énamourait les roses.Medjnoun se demandait‖ quel ange au firmamentAvait fondu pour lui‖ des cœurs de diamant,Lorsque, par une nuit‖ claire d’astres sans nombre,Errant par les sentiers‖ du jardin comme une ombre,Près d’un kiosque doré,‖ que les pâles jasminsEt les lys aux yeux d’or‖ entouraient de leurs mains,Et sur lequel aussi‖ dormaient dans la nuit bruneLes blancs rosiers baignés‖ des blancs rayons de lune,Par la fenêtre ouverte‖ il entendit deux voix.L’une disait (c’était‖ la favorite) : « oh ! Vois,Ma Nourmahal ! Jamais‖ le cœur des jeunes hommesNe s’attendrit ; mais nous,‖ ma chère âme, nous sommesDouces ; nos longs cheveux‖ sur nos seins endormisOnt l’air en se mêlant‖ de deux fleuves amis ;Les rayons de la nuit‖ argentent nos pensées,Lorsque dans un hamac‖ mollement balancées,Entrelaçant nos bras,‖ nous chantons deux à deux,Ou que, nous confiant‖ à des flots hasardeux,Et laissant l’eau d’azur‖ baiser nos gorges blondes,Nous en dérobons l’or‖ sous la moire des ondes. »La favorite alors,‖ les yeux noyés de pleurs,Voyait à chaque mot‖ éclore mille fleursSur le sein de l’enfant‖ rougissante et sans voiles,Et le regard perdu‖ dans ses yeux pleins d’étoilesComme les océans‖ du ciel oriental,Était agenouillée‖ aux pieds de Nourmahal,Et Nourmahal honteuse,‖ au bout de chaque phrase,Ramenait sur son cou‖ sa tunique de gaze.— « Permettez, dit Medjnoun, entrant à la Talma,« Qu’ici je vous salue,‖ et que j’emmène ma« Maîtresse ; il se fait tard‖ et notre chambre est prête.Medjnoun fut le jour même‖ admis à la retraite.Ô frères de don Juan !‖ Dompteurs des flots amers,Qui déchirez la perle‖ au sein meurtri des mers,Vous dont l’ardente lèvre‖ eût bu jusqu’à la lieLes mystères sacrés‖ de Gnide et d’Idalie,Avec vos doigts sanglants‖ fouillez l’œuvre de Dieu,Et vous ne trouverez‖ jamais, sous le ciel bleu,Si chaste lèvre, encor‖ pleine de fleurs mi-closes,Dont la pâle amitié‖ n’ait effeuillé les roses !Toi qui, depuis longtemps‖ avec ton pied vainqueur,As foulé pas à pas‖ les replis de mon cœur,Blonde Évohé ! Tu sais‖ si j’aime le théâtre.Polichinelle seul‖ peut me rendre idolâtre,Et, lorsque nous prenons‖ des billets au bureau,C’est pour voir par hasard,‖ Giselle ou Deburau.Pour la grande musique,‖ elle est notre ennemie :les lauriers sont coupés‖ et j’aime mieux ma mie,Avec la Kradoudja,‖ suffisent à nos vœux,Et le moindre trio‖ fait dresser nos cheveux.Eh bien ! Ma pauvre fille,‖ il faut parler musique !La basse foudroyante‖ et le ténor phthisiqueNous font l’œil en coulisse‖ et demandent nos vers ;Duègne au nez de rubis,‖ ingénue aux bras verts,Ciel rouge, galonné‖ de quinquets pour la frange,Il faut décrire tout,‖ jusqu’aux arbres orange.La clarinette aspire‖ à des canards écrits,Et le bugle naissant‖ nous réclame à grands cris.Donc, samedi prochain,‖ nous dirons à l’EuropeComment tombe le cèdre‖ au niveau de l’hysope,Et comment, et par quels‖ joueurs d’accordéon,L’opéra, devenu‖ pareil à l’odéon,A vu, depuis trois ans,‖ aux stalles dédaignées,S’empiler en monceau‖ les toiles d’araignées ;Et comment il a fait,‖ pour trouver un ténor,Des voyages plus longs‖ que tous ceux d’Anténor.Après tous nos malheurs‖ et ton frac mis en loques,Tu dois haïr Thalie‖ et toutes ses breloques ;Mais si tu peux encor‖ me suivre sans frémir,Je te promets ce soir‖ ce bijou de KashmirQu’un faible vent d’été‖ ride comme les vagues,Et qui passe au travers‖ des plus petites bagues.
décembre 1845.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a vient / souvient masculine, classiqueb divine / dessine féminine, classiquea soir / asseoir masculine, classiqueb sublimes / rimes féminine, classiquea Évohé / très-dévoué masculine, classiqueb bégueule / seule féminine, classiquea coup / beaucoup masculine, classiqueb Charle / parle féminine, classiquea d’or / condor masculine, classiqueb sultanes / platanes féminine, classiquea harem / Jérusalem masculine, classiqueb tartares / guitares féminine, classiquea enchanteur / directeur masculine, classiqueb poésie / Asie féminine, classiquea sens / resplendissants masculine, classiqueb d’allégresse / Grèce féminine, classiquea embaumé / aimé masculine, classiqueb lave / esclave féminine, classiquea espagnols / rossignols masculine, classiqueb Gaule / saule féminine, classiquea singulier / cavalier masculine, classiqueb captives / juives féminine, classiquea douceur / danseur masculine, classiqueb reine / sereine féminine, classiquea marchant / chant masculine, classiqueb dentelle / elle féminine, classiquea simoun / Medjnoun masculine, classiqueb maîtresses / tresses féminine, classiquea d’Ophir / saphir masculine, classiqueb poses / roses féminine, classiquea firmament / diamant masculine, classiqueb nombre / ombre féminine, classiquea jasmins / mains masculine, classiqueb brune / lune féminine, classiquea voix / Vois masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquea endormis / amis masculine, classiqueb pensées / balancées féminine, classiquea deux / hasardeux masculine, classiqueb blondes / ondes féminine, classiquea pleurs / fleurs masculine, classiqueb voiles / d’étoiles féminine, classiquea oriental / Nourmahal masculine, classiqueb phrase / gaze féminine, classiquea Talma / ma masculine, classiqueb prête / retraite féminine, classiquea amers / mers masculine, classiqueb lie / d’Idalie féminine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiqueb mi-closes / roses féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb théâtre / idolâtre féminine, classiquea bureau / Deburau masculine, classiqueb ennemie / mie féminine, classiquea vœux / cheveux masculine, classiqueb musique / phthisique féminine, classiquea vers / verts masculine, classiqueb frange / orange féminine, classiquea écrits / cris masculine, classiqueb l’Europe / l’hysope féminine, classiquea d’accordéon / l’odéon masculine, classiqueb dédaignées / d’araignées féminine, classiquea ténor / d’Anténor masculine, classiqueb loques / breloques féminine, classiquea frémir / Kashmir masculine, classiqueb vagues / bagues féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes funambulesques, Paris, M. Levy, 1859· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources