Poussières, 1854
Le Buste Jaune
À mon grand ami le comte Roselly de Lorgues.
Le Jour meurt, — et la Nuit‖ met le pied sur sa tombeAvec le noir orgueil‖ d’avoir tué le Jour.De la patère au sphinx‖ l’épais rideau retombe,Et le salon désert‖ dans son vaste pourtourA pris des airs de catacombe.
Et les volets fermés‖ par-dessus le rideauOnt fait comme un cercueil‖ à ma sombre pensée…Je suis seul comme un mort ;‖ — et la lampe baisséeSous son capuchon noir‖ près de moi déposéeSemble un moine sur un tombeau.
Et les vases d’albâtre‖ au fond des encoignuresBlêmissent vaporeux,‖ mais paraissent encor.Rien ne fait plus bouger‖ les plis lourds des tentures…Tout se tait, — excepté‖ le vent du corridorQui pleure aussi sur les toitures !
Et par le capuchon‖ de la lampe assombrisLes grands murs du salon‖ semblent plus longs d’une aune…Et dans le clair-obscur,‖ oscillant, vague, atone,On voit se détacher‖ un buste, — un buste jauneBombant d’un angle de lambris.
C’est un beau buste blond,‖ — d’un blond pâle, — en argile,Moulé divinement‖ avec un art charmant.Aucun nom ne se lit‖ sur son socle fragile.Je l’ai toujours vu là,‖ dans ce coin, y restantComme un rêve, — un rêve immobile.
C’est un buste de femme‖ aux traits busqués et fins,Aux cheveux relevés,‖ aux tempes découvertes,Et qui, — là, — de ce coin,‖ voilé d’ombres discrètes,Vous allonge, en trois quarts,‖ les paupières ouvertes,De hautains regards incertains.
Ce fut pour moi toujours‖ une étrange figureQue ce buste de femme,‖ — et dès mes premiers ans,Je la cherchais des yeux‖ dans sa pénombre obscure…Puis, lorsque j’en fus loin‖ par l’espace et le temps,Dans mon cœur, — cette autre encoignure !
Car ce buste, ce fut…‖ oui ! mon premier amour,Le premier amour fou‖ de mon cœur solitaire !La femme qu’il était‖ est restée un mystère…C’était — m’avait-on dit —‖ la tante de ma mère,Une dame de Chavincour
Morte vers les trente ans…‖ Rien de plus. Sa toiletteEn ce buste est très simple‖ et celle de son temps.Ses cheveux étagés‖ n’ont pas même une aigrette.On dirait, mais alors‖ sans nœuds et sans rubans,La Reine Marie-Antoinette.
C’est bien là ce collier,‖ — ce collier de sequinsQue les femmes serraient‖ comme on fait sa ceinture,La cravate du cou,‖ bien plus que sa parure…Et ce corsage aussi,‖ dont la brusque échancrureDescend jusqu’entre les deux seins.
O buste, idolâtré‖ de mon enfance folle,Buste mystérieux‖ que je revois ce soir !…Quand rien, rien dans mon cœur‖ n’a plus une auréole,Tu rayonnes toujours,‖ jaune, dans ton coin noir,O buste ! ma première idole !
Tous les bustes vivants‖ que j’ai pris sur mon cœurS’y sont brisés, usés,‖ déformés par la vie…Leur argile de chair‖ s’est plus vite amollieQue ton argile, ô buste !‖ immobile effigieEt du temps inerte vainqueur !
Toi seul n’as pas bougé,‖ buste ! forme et matière,La vie, en s’écoulant,‖ n’a pu rien t’enlever…Mon rêve, auprès de toi,‖ je le viens achever…Je songerai de toi‖ jusques au cimetière,Mais, ô buste ! après moi,‖ quel cœur fera rêverTon argile, — sur ma poussière ?…
Versification
- Forme
- Quintils
- Rimes
- 6(ababa) 6(abbba) 1(abbaba)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (53 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 12 quintils, 1 sizain
- Mots à la rime
- a tombe / retombe / catacombe féminine, classiqueb Jour / pourtour masculine, classiquea rideau / tombeau masculine, classiqueb pensée / baissée / déposée féminine, classiquea encoignures / tentures / toitures féminine, classiqueb encor / corridor masculine, classiquea assombris / lambris masculine, classiqueb aune / atone / jaune féminine, classiquea argile / fragile / immobile féminine, classiqueb charmant / restant masculine, classiquea fins / incertains masculine, équivalenteb découvertes / discrètes / ouvertes féminine, classiquea figure / obscure / encoignure féminine, classiqueb ans / temps masculine, classiquea amour / Chavincour masculine, classiqueb solitaire / mystère / mère féminine, classiquea toilette / aigrette / Marie-Antoinette féminine, assonanteb temps / rubans masculine, classiquea sequins / seins masculine, classiqueb ceinture / parure / échancrure féminine, classiquea folle / auréole / idole féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb vie / amollie / effigie féminine, classiquea matière / cimetière / poussière féminine, classiqueb t’enlever / achever / rêver masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.5
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66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources