Poussières, 1854
Treize Ans
Elle avait dix-neuf ans.‖ Moi, treize. Elle était belle ;Moi, laid. Indifférente,‖ — et moi je me tuais…Rêveur sombre et brûlant,‖ je me tuais pour elle.Timide, concentré,‖ fou, je m’exténuais…Mes yeux noirs et battus‖ faisaient peur à ma mère ;Mon pâle front avait‖ tout à coup des rougeursQui me montaient du cœur‖ comme un feu sort de terre !Je croyais que j’avais deux cœurs.
Un n’était pas assez‖ pour elle. Ma poitrineSemblait sous ces deux cœurs‖ devoir un jour s’ouvrirEt les jeter tous deux‖ sous sa fière bottine,Pour qu’elle pût fouler‖ mieux aux pieds son martyr !Ô de la puberté‖ la terrible démence !Qui ne les connut pas,‖ ces amours de treize ans ?Solfatares du cœur‖ qui brûlent en silence,Embrasements, étouffements !
Je passais tous mes jours‖ à ne regarder qu’elle…Et le soir, mes deux yeux,‖ fermés comme deux bras,L’emportaient, pour ma nuit,‖ au fond de leur prunelle…Ah ! le regard fait tout,‖ quand le cœur n’ose pas !Le regard, cet oseur‖ et ce lâche, en ses fièvres,Sculpte le corps aimé‖ sous la robe, à l’écart…Notre cœur, nos deux mains,‖ et surtout nos deux lèvres ;Nous les mettons dans un regard !
Mais un jour je les mis‖ ailleurs… et dans ma vieCoup de foudre reçu‖ n’a fumé plus longtemps !C’est quand elle me dit :‖ « Cousin, je vous en prie… »Car nous étions tous deux‖ familiers et parents ;Car ce premier amour,‖ dont la marque nous resteComme l’entaille, hélas !‖ du carcan reste au cou,Il semble que le Diable‖ y mêle un goût d’incestePour qu’il soit plus ivre et plus fou !
Et c’était un : « Je veux !‖ » que ce : « Je vous en prie,Allons voir le cheval‖ que vous dressez pour moi… »Elle entra hardiment‖ dans la haute écurie,Et moi, je l’y suivis,‖ troublé d’un vague effroi…Nous étions seuls ; l’endroit‖ était grand et plein d’ombre,Et le cheval, sellé‖ comme pour un départ,Ardent au râtelier,‖ piaffait dans la pénombre…Mes deux lèvres, dans mon regard,
Se collaient à son corps,‖ — son corps, ma frénésie ! —Arrêté devant moi,‖ cambré, voluptueux,Qui ne se doutait pas‖ que j’épuisais ma vieSur ses contours, étreints‖ et mangés par mes yeux !Elle avait du matin‖ sa robe blanche et verte,Et sa tête était nue,‖ et ses forts cheveux noirsTordus, tassés, lissés‖ sans une boucle ouverte,Avaient des lueurs de miroirs !
Elle se retourna :‖ « Mon cousin, — me dit-elleSimplement, — de ce ton‖ qui nous fait tant de mal ! —Vous n’êtes pas assez‖ fort pour me mettre en selle ?… »Je ne répondis point,‖ — mais la mis à chevalD’un seul bond !… avec la‖ rapidité du rêve,Et, ceignant ses jarrets‖ de mes bras éperdus,Je lui dis, enivré‖ du fardeau que j’enlève :« Pourquoi ne pesez-vous pas plus ? »
Car on n’a jamais trop‖ de la femme qu’on aimeSur le cœur, — dans les bras,‖ — partout, — et l’on voudraitSouvent mourir pâmé…‖ pâmé sous le poids mêmeDe ce cors, dense et chaud,‖ qui nous écraserait !Je la tenais toujours‖ sous ses jarrets, — la selleAvait reçu ce poids‖ qui m’en rendait jaloux,Et je la regardais,‖ dans mon ivresse d’elle,Ma bouche effleurant ses genoux ;
Ma bouche qui séchait‖ de désir, folle, avide…Mais Elle, indifférente‖ en sa tranquillité,Tendait rêveusement‖ les rênes de la bride,— Callipyge superbe,‖ assise de côté !Tombant sur moi de haut,‖ en renversant leur flamme,Ses yeux noirs, très couverts‖ par ses cils noirs baissés,Me brûlaient jusqu’au sang,‖ jusqu’aux os, jusqu’à l’âme,Sans que je leur criasse : « Assez ! »
Et le désir, martyre‖ à la fois et délice,Me couvrait de ses longs‖ frissons interrompus ;Et j’éprouvais alors‖ cet étrange suppliceDe l’homme qui peut tout…‖ et pourtant n’en peut plus !A tenir sur mes bras‖ sa cuisse rebondie,Ma tête s’en allait,‖ — tournoyait, — j’étais fou !Et j’osai lui planter‖ un baiser… d’incendieSur la rondeur de son genou !
Et ce baiser la fit‖ crier comme une flammeQui l’eût mordue au cœur,‖ au sein, au flanc, partout !Et ce baiser tombé‖ sur un genou de femmePar la robe voilé,‖ puis ce cri… ce fut tout !Ce fut tout ce jour-là.‖ — Rigide sur sa selle,Elle avait pris mon front‖ et avait écartéDe ses tranquilles mains,‖ ce front, ce front plein d’elle,Rebelle qu’elle avait dompté !
Et ce fut tout depuis,‖ — et toujours. Notre vieS’en alla bifurquant‖ par des chemins divers.Peut-être elle oublia,‖ cet instant de folie,Où de la voir ainsi‖ mit mon âme à l’envers !Elle oublia. Moi, non.‖ Et nulle de ces femmesQui, depuis, m’ont le mieux‖ passé les bras au cou,N’arracha de ma lèvre,‖ avec sa lèvre en flammes,L’impression de ce genou !
Versification
- Forme
- 12 huitains (huitains)
- Rimes
- 11(ababcdcd) 1(ababcbcb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 12 huitains
- Mots à la rime
- a belle / elle féminine, classiqueb tuais / m’exténuais masculine, classiquec mère / terre féminine, classiqued rougeurs / cœurs masculine, classiquea poitrine / bottine féminine, classiqueb s’ouvrir / martyr masculine, classiquec démence / silence féminine, classiqued ans / étouffements masculine, classiquea qu’elle / prunelle féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquec fièvres / lèvres féminine, classiqued l’écart / regard masculine, classiquea vie / prie féminine, classiqueb longtemps / parents masculine, classiquec reste / d’inceste féminine, classiqued cou / fou masculine, classiquea prie / écurie féminine, classiqueb moi / effroi masculine, classiquec d’ombre / pénombre féminine, classiqued départ / regard masculine, classiquea frénésie / vie féminine, classiqueb voluptueux / yeux masculine, classiquec verte / ouverte féminine, classiqued noirs / miroirs masculine, classiquea dit-elle / selle féminine, classiqueb mal / cheval masculine, classiquec rêve / j’enlève féminine, classiqued éperdus / plus masculine, classiquea aime / même féminine, classiqueb voudrait / écraserait masculine, classiquec selle / d’elle féminine, classiqued jaloux / genoux masculine, classiquea avide / bride féminine, classiqueb tranquillité / côté masculine, classiquec flamme / l’âme féminine, classiqueb baissés / Assez masculine, classiquea délice / supplice féminine, classiqueb interrompus / plus masculine, classiquec rebondie / d’incendie féminine, classiqued fou / genou masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb partout / tout masculine, classiqued écarté / dompté masculine, classiquea vie / folie féminine, classiqueb divers / l’envers masculine, classiquec femmes / flammes féminine, classiqued cou / genou masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources