Poussières, 1854
Le Vieux Goëland
À Léon Ostrowski.
C’était un fier oiseau,‖ farouche et solitaire,Au bec crochu d’or pâle,‖ aux pieds d’ambre, à l’œil clair,Arraché tout vivant‖ au rocher, son repaire,Aux flots verts, à la nue,‖ aux brisans, au grand air !Ils l’avaient pris dans un‖ de ces jours de tempêteOù Satan, sur les mers,‖ déchaîne son Sabbat…Un harpon lui cassa‖ l’aile au lieu de la têteEt ils en firent un forçat !
Dans le fond d’une cour‖ aux quatre angles de pierre,Ils l’avaient interné,‖ ce sauvage reclus,Qui restait, toujours l’œil‖ rentré sous sa paupière,Comme un rêveur qui songe‖ à ce qu’il ne voit plus !
Oh ! lui, qui quand la mer‖ se creusait en abîmesSe plongeait dans sa courbe‖ et remontait au jour,Comme il a dû souffrir,‖ ce fils des pics sublimes,Des pierres plates de sa cour !
Comme il a dû souffrir‖ sur la dalle poudreuseOù son pied se séchait,‖ encor trempé d’éther !Comme il a dû souffrir‖ de cette vie affreuseFaite d’ennui du ciel‖ et d’ennui de la mer !Que je l’ai vu de fois,‖ hérissé dans sa plume,Le blême oiseau, — fait pierre‖ aussi par la douleur !Son aile grise était‖ comme un manteau de brumePendant sur sa morne blancheur…
Il se tenait rigide‖ en cette cour déserte,Mais lorsque, par hasard,‖ quelqu’un la traversait,Alors les yeux ouverts,‖ bec ouvert, aile ouverte,Vers le passant, l’oiseau‖ tout à coup s’en courait !De son gosier sortait‖ un cri strident et rauque,Le cri sifflant du vent‖ dans des agrès mouillés,Et fixant ce passant‖ d’un œil féroce et glauqueIl voulait lui percer les pieds !
Et si c’était les pieds‖ de quelque jeune fille,De ces pieds élégants,‖ au souple brodequin,Qui, sveltes et cambrés,‖ moulés à la cheville,Font craquer en marchant‖ l’agaçant maroquin,Alors… oh ! c’est alors‖ que plus féroce encoreLe cruel se jetait‖ sur ces pieds enivrants,Comme si ces doux pieds‖ divins, que l’homme adore,Étaient l’horreur des Goëlands !
Que t’avaient-ils donc fait,‖ ces pauvres pieds de femme,Pour te mettre en fureur‖ rien qu’à les voir passer ?…Que te rappelaient-ils ?‖… Le branle de la lameSur laquelle autrefois‖ tu pouvais te bercer ?Mutilé du harpon,‖ aux rancunes cruelles,Tombé des airs, tombé‖ des pics, tombé des mâts !Ils te narguaient, ces pieds,‖ — tu les croyais des ailes…Goëland, tu ne rêvais pas !
O mon vieux Goëland,‖ ce n’était pas un rêve,Le rêve d’un captif‖ que rend fou la douleur !Vieux pirate échoué‖ sur cette horrible grève,Ces pieds, — ces pieds charmants‖ qui passaient, — ces pieds d’Ève
Que l’on prend dans sa main‖ et qu’on met sur son cœur,Mais qui n’y restent pas,‖ légers, prompts, infidèles,Faits pour nous fuir après‖ être venus à nous,O mon vieux Goëland,‖ c’étaient bien là des ailes !Et toi, — tu t’en sentais jaloux !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abab] 1[abaab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (50 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a solitaire / repaire féminine, classiqueb clair / air masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb Sabbat / forçat masculine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb reclus / plus masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb jour / cour masculine, classiquea poudreuse / affreuse féminine, classiqueb d’éther / mer masculine, classiquea plume / brume féminine, classiqueb douleur / blancheur masculine, classiquea déserte / ouverte féminine, classiqueb traversait / courait masculine, classiquea rauque / glauque féminine, classiqueb mouillés / pieds masculine, classiquea fille / cheville féminine, classiqueb brodequin / maroquin masculine, classiquea encore / adore féminine, classiqueb enivrants / Goëlands masculine, classiquea femme / lame féminine, classiqueb passer / bercer masculine, classiquea cruelles / ailes féminine, classiqueb mâts / pas masculine, classiquea rêve / grève / d’Ève féminine, classiqueb douleur / cœur masculine, classiquea infidèles / ailes féminine, classiqueb nous / jaloux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poussières, Paris, Alphonose Lemerre, Éditeur, 1897· numérisation poesies.net· Sources